Post-édition de traduction automatique : se méfier des apparences


Photo de Ramón Salinero, Unsplash

Par Guillaume Deneufbourg

Le présent article est directement inspiré d’une présentation orale donnée (en anglais) à l’occasion du Congrès annuel de l’American Translators Association, le 25 octobre 2018, à La Nouvelle-Orléans, Louisiane, USA. Le titre original de cette intervention était : « Don’t Trust the Machine : How Neural Persuasive Power Can Mislead Post-editors ».

L’arrivée de la traduction automatique neuronale (NMT) a provoqué en 2017 une mini-onde de choc dans le monde de la traduction professionnelle. Pratiquement du jour au lendemain, les traducteurs ont pris conscience que la machine pouvait, à tout le moins dans certaines combinaisons linguistiques et certains domaines, produire du contenu « utilisable ». Cette évolution a parallèlement alimenté bon nombre de fantasmes et de craintes dans le chef des « consommateurs » et des prestataires de services de traduction.

Dans le giron des associations professionnelles ou sur les réseaux sociaux, les réactions ont été – et sont encore – aussi nombreuses que passionnées. Entre commentaires alarmistes, jugements infondés et exemples confinant à l’absurde tirés de textes de Shakespeare, on constate que les professionnels de la traduction ne sont pas toujours bien informés des tenants et aboutissants de la traduction automatique et de la post-édition et que les avis émis, guidés par l’émotion, pèchent par manque d’information et de données objectives.

L’objectif de la présentation donnée lors du Congrès annuel de l’ATA en novembre 2018 à La Nouvelle-Orléans était de dépasser les attaques ad machinam que lancent les militants anti-MT sans véritable fondement et de mettre le doigt, à travers des données très concrètes, sur les avantages et les dangers du recours à la (post-édition de) traduction automatique dans un contexte professionnel. Ma présentation s’articulait en trois parties, avec une introduction sur la technologie (histoire, évolution, perception des différents acteurs du marché), la présentation des résultats de deux enquêtes menées à l’échelle européenne sur l’utilisation de la technologie, et l’exposé d’une étude de cas réalisée auprès de professionnels et d’étudiants.

Introduction

L’introduction retraçait brièvement l’histoire de la traduction automatique et présentait mon opinion personnelle sur la perception de la technologie par les différents acteurs du marché. J’ai ainsi expliqué, non sans une petite dose d’ironie et d’autodérision, les quatre « profils » que l’on retrouve sur le marché des traducteurs indépendants : 1. les partisans de la politique de l’autruche, adeptes des exemples shakespeariens évoqués plus haut, 2. les fatalistes, persuadés de la mort imminente de leur profession, 3. les fourbes, qui critiquent ouvertement la traduction automatique en public, mais qui l’utilisent en secret dans la quiétude de leur bureau (soit par facilité, soit par obligation), 4. l’utilisateur réfléchi, qui se pose systématiquement la question de la pertinence, en fonction du contexte d’utilisation (profil recommandé).

Il convient aussi de noter que les opinions sont très divergentes en fonction de la position des acteurs sur le marché. Un grand nombre de pratiques existent, allant des arnaques pures et simples des agences low-cost, qui tentent régulièrement de faire passer des textes traduits automatiquement pour des productions humaines, aux agences plus consciencieuses qui essaient de prendre le train en marche sans effrayer leurs précieuses ressources linguistiques, en passant par les étudiants et les formateurs en traduction, dont les pratiques d’apprentissage et d’enseignement sont bouleversées, doucement, mais sûrement, par l’arrivée de la technologie.

Ces constats indiquent qu’il règne une extrême confusion sur le marché, que ce soit parmi ses acteurs (traducteurs, clients, tiers) qu’au sujet du produit lui-même (confusion entre qualité du contenu brut et qualité du contenu post-édité, etc.). De cette confusion découle un grand besoin d’objectiver le débat et de pédagogie.

Quelques statistiques

La deuxième partie consistait à dispenser quelques données objectives sur l’utilisation réelle de la traduction automatique au sein du secteur. Pour ce faire, j’ai présenté les résultats de deux enquêtes menées en 2017 et 2018.

La première, « European Language Industry Survey », menée en 2017 par un ensemble d’organisations (Commission européenne (via le réseau EMT), Elia, GALA, EUATC et FIT Europe), indiquait entre autres que l’année 2017 avait été la toute première année dans l’histoire de la traduction où la proportion de professionnels (agences et traducteurs individuels) affirmant avoir déjà eu recours à la post-édition de traduction automatique avait dépassé la barre symbolique des 50%.

L’autre enquête présentée, menée par la Chambre Belge des Traducteurs et Interprètes en 2018, indiquait une réticence plus marquée des traducteurs individuels face à la technologie, mais avec un « potentiel d’évolution » non négligeable lié à la réponse « I might use it in the future ». Ces deux enquêtes montrent un recours exponentiel à la post-édition de traduction automatique par tous les acteurs du marché. Une tendance qui devrait se poursuivre à l’avenir.

Étude de cas

Après quelques rappels utiles sur les différents niveaux de post-édition (light/full) et une série d’explications sur les méthodologies employées, j’ai exposé les résultats d’une étude de cas menée auprès de 25 étudiants et de 10 professionnels, à qui j’ai présenté un discours de Barack Obama traduit avec le moteur DeepL. Les objectifs étaient : 1. aller au-delà des arguments présentés habituellement par les activistes anti-NMT, 2. analyser la qualité du contenu traduit automatiquement au moyen d’exemples concrets, 3. analyser les stratégies de post-édition employées par les étudiants et les professionnels, 4. analyser les différences d’approche vis-à-vis des deux niveaux de post-édition (Light post-editing : modification du strict nécessaire en évitant toute intervention stylistique ; Full post-editing : intervention maximale pour atteindre un niveau de qualité comparable à une traduction « humaine »).

L’espace qui m’est réservé ici ne me permettant pas de reprendre en détail les exemples présentés lors de la conférence, je me limiterai à l’exposé de deux cas jugés représentatifs.

1er exemple

Le premier exemple illustre bien la fluidité de la production NMT, avec une phrase « brute » qui semble de prime abord plutôt convaincante.

Néanmoins, on se rend compte en deuxième analyse que le passage « transformer ces réalisations en un cadre durable pour le progrès humain » ne veut pas dire grand-chose.

La logique de l’exercice de post-édition voudrait donc de laisser en l’état la phrase – qui reste compréhensible – au niveau Light post-editing (LPE), mais de la modifier au niveau Full post-editing (FPE).

L’étude de cas démontre deux phénomènes intéressants : 1. 80% des professionnels ont modifié cette phrase dès le niveau LPE, ce qui laisse penser que les professionnels, probablement moins familiarisés avec l’exercice, ne peuvent résister à la tentation de corriger une imperfection, même quand ils ne sont pas invités à le faire. À noter, à titre de comparaison, qu’aucun des étudiants n’a modifié ce segment. 2. Au niveau FPE, seuls 8% des étudiants ont modifié ce segment, alors que les objectifs de la tâche l’imposaient, puisque la phrase brute n’était pas conforme aux normes de qualité que l’on pourrait attendre d’une traduction humaine. Ce constat donne à penser que les étudiants ne sont soit pas conscients de la nécessité de modifier le segment et estiment que la traduction est suffisamment bonne, soit qu’ils en ont conscience, mais ne sont pas capables d’améliorer le texte (ou ne prennent pas la peine de le faire, se contentant du niveau produit par la machine (« we are all lazy humans »).

Ces deux tendances reviennent dans l’ensemble des segments concernés par ce cas de figure, où on constate que les étudiants interviennent beaucoup moins sur le texte, aux deux niveaux de post-édition, une attitude relativement bonne dans le cas du LPE, mais qui l’est beaucoup moins dans le cas du FPE.

2e exemple

Le deuxième exemple porte sur un segment contenant une erreur de sens (contre-sens/faux sens). Comme on peut le voir dans l’illustration qui suit, DeepL a traduit la collocation « to deliver justice to the terrorist network » par « pour rendre justice au réseau terroriste ». L’erreur vient du fait que l’expression « rendre justice » en français signifie le contraire de l’original anglais, à savoir « reconnaître les mérites de », « réparer le mal qui a été fait », etc.

L’exercice de post-édition voudrait donc qu’on modifie ici cette phrase dès le niveau Light post-editing, puisqu’il s’agit d’une erreur de sens relativement grave (même si nous sommes conscients que le contexte d’énonciation ne laisse planer aucun doute sur les intentions de Barack Obama). Nous dégageons à nouveau deux phénomènes : 1. Un seul étudiant sur les 25 a pris la peine de modifier cette phrase au niveau LPE, ce qui semble très peu compte tenu des objectifs précités. 2. 20% des professionnels ont laissé cette erreur au niveau Full post-editing (et 28% d’étudiants), ce qui semble élevé compte tenu de la gravité de l’erreur et du niveau d’expertise des post-éditeurs.

Ces deux données nous amènent à penser que les deux profils de traducteurs (étudiants et professionnels) ont été « trompés » par l’apparente fluidité du texte traduit automatiquement et sont ainsi passés à côté de cette erreur grossière.

À noter également que nous avions demandé à un « groupe contrôle » de 5 traducteurs professionnels de traduire un extrait de ce texte sans recourir à la NMT et qu’aucun n’a commis d’erreur de sens sur ce passage (ni d’ailleurs sur l’ensemble de l’extrait). Il semblerait donc que l’apparente fluidité d’une production automatique induise une sorte d’excès de confiance dans le chef des traducteurs, toutes expériences confondues, et favorise donc la présence résiduelle d’erreurs de sens moins visibles.

Conclusions

L’analyse de l’ensemble du texte nous permet de dégager les tendances et constats suivants. Tout d’abord, une différence très faible entre les deux niveaux de post-édition, ce qui indiquerait que les étudiants sont potentiellement de « meilleurs » candidats pour une tâche de LPE, mais qu’ils peinent en revanche à s’élever au niveau Full post-editing.

À l’inverse, les professionnels semblent potentiellement être de « meilleurs » candidats pour une tâche de FPE, mais interviennent de façon excessive lors de l’étape Light post-editing. De façon plus générale, on note ainsi que tous les traducteurs rencontrent des difficultés à faire la distinction entre les deux niveaux de post-édition, chacun à leur échelle. Ils semblent en outre induits en erreur par le pouvoir persuasif de la NMT et se laissent plus facilement tromper par l’apparente fluidité des traductions, même lorsque la machine commet de lourdes erreurs de sens.

Nous émettons également, dans nos conclusions, l’hypothèse d’un rapport généralement inversement proportionnel entre la gravité des erreurs commises par la machine et l’effort cognitif nécessaire pour les corriger.

Ainsi, pour prendre un exemple volontairement caricatural, un contre-sens (gravité élevée) qui serait lié à l’oubli d’une négation pourra se corriger en quelques secondes en ajoutant les mots « ne… pas » à la phrase (effort faible). En revanche, des phrases bancales sur le plan stylistique (gravité faible) nécessiteront le plus souvent une reformulation de l’ensemble de la phrase (effort élevé). Cette tendance pourrait selon nous encourager les post-éditeurs à laisser les phrases en l’état lorsqu’elles sont borderline. Cette hypothèse pourrait faire l’objet d’une prochaine étude de cas.

Conclusions générales

S’agissant des conclusions générales de la présentation, j’ai souhaité insister sur les éléments suivants, en guise de takeaways. 1. Un recours exponentiel sur l’ensemble du secteur à la (post-édition de) traduction automatique, qui a véritablement le vent en poupe ; une tendance qui ne devrait pas faiblir. D’aucuns prédisent ainsi que d’ici 2030, seuls 20% de tout le volume de traduction généré à l’échelle mondiale ne passeront pas par un moteur de traduction automatique. Une prévision que je ne partage pas personnellement et qui peut sembler excessive. 2. Les post-éditeurs de toutes générations ont parfois tendance à faire aveuglément confiance à la machine, sans doute en raison de la fluidité des traductions produites. 3. Une grande confusion subsiste quant à la technologie et à son adoption par le marché, ce qui devrait inciter les traducteurs à faire preuve d’ouverture et de pédagogie vis-à-vis des utilisateurs et des « consommateurs ». Il s’agit selon moi d’un impératif pour éviter des désillusions et des grincements de dents à l’avenir, surtout chez les clients finaux, qui voient la traduction automatique comme le Saint Graal. Bien que la NMT évolue constamment – à l’heure où j’écris ces lignes, deepL ne commet déjà plus certaines des erreurs détectées lors de l’étude de cas – je reste convaincu qu’il demeurera un simple outil d’aide à la traduction, certes très utile dans certaines circonstances, mais dont l’usage doit être réservé à des utilisateurs expérimentés, formés et avertis de ses dangers.

Guillaume Deneufbourg travaille comme traducteur indépendant EN-NL>FR depuis 2002. Titulaire d’un Master en Traduction de l’Université de Mons (Belgique), il l’est aussi d’un Master spécialisé en linguistique appliquée et traductologie (ULB, Bruxelles). Guillaume enseigne la traduction à l’Université de Mons et à l’Université de Lille depuis 2010. Résident en Belgique, à quelques kilomètres de la frontière française, il est membre de l’ATA, de la SFT et de la CBTI. Plus d’infos ici.

Pleats, Pockets and Problems: the Deceptive Ease of Fashion Translation

by Liza Tripp and Denise Jacobs

After a typical translator’s day working on dense annual reports and ponderous litigation files, fashion translation seems fun enough. What better diversion than immersing yourself in skirts and dresses?

Yet as with all well-executed translation, challenges abound. Sewing terms are technical, precise, and sometimes mysterious. There are endless variations of pleats, pockets, darts, seams, necklines, sleeves, hooks, buttonholes, and lapels. Fabric finishes also vary widely depending on textile manufacturers and whether the items are intended for haute couture or the mass market. Fashion is visual, yet translators are often faced with descriptions of pieces that have no accompanying images.

Haute couture and visionary designers often reference historical clothing styles and techniques in their creations. Max Mara even maintains a private historical fashion archive, which serves as a resource for its designers: “Fashion is a culture. Designers don’t create alone,” noted the brand’s creative designer.[i] Sometimes designs make literal references to historical items, in which case translations are best served doing the same. Indeed “les paniers” on a Junya Watanabe dress with zippered duffels at either hip are a fairly literal interpretation of the historical “panniers.”

Watanabe dress with panniers.
Photo Credit: 1stdibs
Historical dress with panniers. Photo credit: Wikimedia Commons

In other cases, historical fashions serve to spur the designer’s creativity in developing entirely new and avant-garde concepts. Consider Margiela’s use of “blouse blanche,” not a blouse at all, but a white lab coat, pointing to the highly skilled French “petites mains” who worked in haute couture ateliers.

White lab coats at Margiela.
Photo credit: Instagram

The fashion house uses the historical term and the piece itself as a jumping off point for a multitude of items in its collections. These designs have included everything from all white clothing (some of them blouses!) to head-to-toe white down comforters worn as coats, right down to the plain white labels inserted in all of its pieces. Indeed, in Margiela’s case, the historical “blouse blanche” has become a way of branding the house itself—simple, exceedingly modern, but deeply connected to the past.

White “duvet” coat at Margiela.
Photo credit: Instagram

To complicate matters further, some terms are “one-offs,” where sometimes a more literal translation is warranted. Pierre Cardin once devised a pair of pantalons à roulettes, or roller pants, with a leg finishing in a roller-skate wheel shape. Recently, there was a description for an “inside-out poodle jacquard” in a review of John Galliano’s latest collection for Maison Margiela, which turned out to be exactly as described.

Pierre Cardin’s “roller pants”
© 1971. Image used with the permission of Jean-Pascal Hesse.
The very literal “inside-out poodle jacquard.”
Photo credit: Instagram

While having a photograph of the garment or accessory is, of course, the ultimate resource, translators are often left in the dark. Technical and fashion dictionaries can be helpful starting points. From there, we have turned to designers’ websites, online videos of fashion shows (time consuming, but elucidating), reliable fashion reviews (Vogue, WWD, New York Times, BoF), blogs and sewing websites found online, as well as museum and auction house catalogues. Reaching out to fashion houses or museums is also an option, time permitting. We were delighted when a museum in Paris even sent us photographs of the back of a garment we simply could not envision for a book translation.

As always, it is essential to conduct online research meticulously, with context, linguistic register, and final audience in mind. When in doubt, we recommend relying heavily on description, so your reader can see the item in question in their mind’s eye. Sometimes leaving a term in French can be an option, a way of naming the object where you otherwise could not. Obviously, this technique should be used judiciously and thoughtfully.

Yet, perhaps due to French’s longstanding role as the lingua franca of fashion, use of French in English is sometimes de rigueur. Indeed, when translating historical books on classic couture or biographies of legendary houses or couturiers, publishers and editors even mandate that certain words should be kept in French. haute couture, atelier, petites mains, flou and tailleur are a few examples.

Nevertheless, as can be expected in fashion, change is always in the air. English suddenly abounds in French, and very much so in fashion reporting. Sometimes the terms are simply borrowed (la fashion week, les shows, le vintage, le it bag) but words cannot always be handily back-translated into English. The word “oversize” in French, for example, often equates not to our English-language conception of oversize, but to descriptions like “roomy,” “relaxed,” or “slouchy.” Perhaps translating fashion texts is so tricky because fashion itself is a language. Miuccia Prada herself has said, “What you wear is how you present yourself to the world, especially today, when human contacts are so quick. Fashion is instant language.”[ii] As translators, we present texts that can be read and absorbed in a moment. Yet how we present that language should be a detailed process using mixed research sources and a bevy of translation techniques and styles.


[i] Olsen, Kerry. “In Max Mara’s Archive, Decades of Italian History.” New York Times, September 19, 2018, link.

[ii] Galloni, Alessandra. “Interview: Fashion is how you Present Yourself to the World.” Wall Street Journal. Updated January 18, 2007, link.


Liza Tripp has been a translator of French, Italian, Spanish, and Portuguese into English for over 15 years. Much of her French and Italian work is in the luxury fashion sector. She most recently translated Martin Margiela: 1989–2009 with Denise Jacobs, which was published by Rizzoli in conjunction with a show at the Palais Galliera in Paris. She holds a BA in French translation from Barnard College, an M.Phil. from the Graduate School and University Center of the City of New York, and a French to English Certificate in Translation from NYU SCPS.
Website: www.lizatripp.com

Denise Jacobs is a French to English translator focusing on illustrated books about fashion, jewelry, art, travel, and the French lifestyle. She has an MA and M.Phil. in French literature from Columbia University. In addition to publishing more than 40 books, she has also translated several biographies, documentaries, and television news program segments. Website: www.deniserjacobs.com

L’Argot et le traducteur/interprète judiciaire

par Hélène Viglieno Conte

Introduction

Les traducteurs et interprètes judiciaires sont confrontés à de multiples niveaux de langue dans le cadre de leur profession : du registre populaire au registre soutenu, en passant par le style familier ou courant. Dans le langage populaire, nous trouvons, entre autres, l’argot. Le présent article concerne l’argot de France, mais il est bon de rappeler qu’il existe autant de langages familiers dans la langue française que de groupes sociaux et régionaux francophones.

L’argot est un thème vaste au lexique plus vaste encore. Cet article aborde les origines et les fonctions de l’argot, les types d’argot contemporains et leur provenance, les principales situations judiciaires dans lesquelles le traducteur/interprète peut être confronté à l’argot et la nécessité et la difficulté de le traduire/interpréter fidèlement. La conclusion de cet article est suivie d’une petite histoire remplie de termes argotiques liés au judiciaire.

Avant de commencer, rappelons la définition du terme « argot » selon le Larousse :

L’argot est l’ensemble des mots particuliers qu’adopte un groupe social qui veut se distinguer et/ou se protéger du reste de la société.

Origine

Le terme argot date des années 1630, le concept lui-même faisant son apparition dès le 13siècle. Les experts nous apprennent que ce langage a été créé par les malfaiteurs, c’est donc le jargon des bandits. Au 19e siècle, dans ses mémoires, l’inspecteur Rossignol écrivait :

« M. Jacob, lorsqu’il me reçut, me demanda si je parlais l’allemand. À sa place, j’aurais demandé : « Parlez-vous l’argot ? ». La langue verte est en effet la langue que doivent parler tous les inspecteurs de police. Pensez donc ! Tous les jours nous sommes en contact avec des gredins de la pire espèce qui ne disent jamais un mot de vrai français et qui, devant le comptoir des marchands de vin de la dernière catégorie, ne s’abandonnent qu’à ceux qui, familiers avec eux, ont l’air dessalé (malin), et qui s’expriment en leur langage. »

Mémoire de Rossignol

Fonction

Victor Hugo

L’argot a pour fonction première de crypter le discours de celui qui l’emploie. Les locuteurs codent leur message pour ne pas être compris des non-initiés. On retrouve donc la volonté de masquer la langue pour se protéger, comme l’affirme la définition du Larousse.
Victor Hugo — écrivain, poète, historien et philosophe français du 19e siècle — a minutieusement étudié l’argot de son époque en tant que lexique, mais également en tant que phénomène sociolinguistique. Il fut le premier écrivain à avoir la témérité de faire parler l’argot par ses personnages, ce langage étant exécré par la bonne société de son temps. Dans son formidable roman Les misérables paru en 1862, il consacre un long paragraphe au sujet et l’on ne peut que constater le lien étroit qu’il fait entre l’argot et le crime :

« Qu’est-ce que l’argot à proprement dit ? L’argot est la langue de la misère. Il y a, à l’extrémité de tous les abaissements et de toutes les infortunes, une dernière misère qui se révolte et qui se décide à entrer en lutte […] ; lutte affreuse où […] elle attaque l’ordre social à coups d’épingle par le vice et à coup de massue par le crime. Pour les besoins de cette lutte, la misère a inventé une langue de combat qui est l’argot. L’argot n’est autre chose qu’un vestiaire où la langue, ayant quelque mauvaise action à faire, se déguise. […] La voilà prête à entrer en scène et à donner au crime la réplique […]. Elle ne marche plus, elle clopine ; elle boite sur la béquille de la Cour des miracles, béquille métamorphosable en massue ; elle se nomme truanderie. […] Elle est apte à tous les rôles désormais, faite louche par le faussaire, vert-de-grisée par l’empoisonneur, charbonnée de la suie de l’incendiaire ; et le meurtrier lui met son rouge. »

Voici un exemple de la manière dont la langue se déguisait au 19e siècle : « Le grinche a r’piqué au truc en filant une pelure, mais les marchands d’lacets l’ont fabriqué. Il a été gerbé aux durs. » Pour déchiffrer cet obscur message, il faut le décortiquer terme par terme : grinche (voleur), repiquer au truc (récidiver), filer une pelure (dérober un manteau), les marchands de lacets (les gendarmes), fabriquer (piéger), gerber (condamner), les durs (les travaux forcés). Ainsi, sa traduction en français courant serait « Le voleur a récidivé en dérobant un manteau, mais les gendarmes l’ont piégé. Il a été condamné aux travaux forcés. »

L’argot d’aujourd’hui

À notre époque, on pourrait dire qu’il existe deux types d’argot. Il y a tout d’abord l’argot qui a conservé sa fonction cryptique, celui utilisé par les malfaiteurs et autres personnages de la pègre pour ne pas être compris des forces de l’ordre. D’ailleurs, dès qu’un terme argotique à fonction cryptique est déchiffré par la police, il devient obsolète ; c’est pour cela qu’il se renouvelle très vite. De nos jours, l’argot a également une fonction identitaire très prononcée. Il est façonné par des groupes sociaux qui cherchent à se différencier des autres locuteurs. La langue étant un aspect intimement lié à l’identité d’un peuple, l’argot en tant que lexique revêt une fonction identitaire particulière pour ceux qui l’emploient. Il s’agit du langage des jeunes des banlieues et des milieux défavorisés (on fait le parallèle avec Victor Hugo qui qualifiait l’argot de langue de la misère.) L’argot d’aujourd’hui est inspiré du sentiment d’exclusion ressenti par ces jeunes qui, en créant leur propre langage hermétique, peuvent à leur tour exclure ceux qui appartiennent à la société des inclus. L’argot dont la fonction est identitaire se renouvelle moins vite que celui dont la fonction est cryptique, mais il se renouvelle néanmoins, surtout lorsque l’un de ses termes se retrouve assimilé au français courant et perd donc sa nature hermétique.

Provenance

Les termes argotiques que l’on entend ou que l’on emploie aujourd’hui ont diverses provenances. Certains sont tirés du vieil argot, comme le terme feignasse déjà utilisé au 19e siècle. D’autres encore proviennent de l’immigration ; l’histoire de la France étant telle que son argot est fortement influencé par les peuples qui y ont immigré ou qu’elle a colonisés. Par exemple, le terme caïd veut dire chef en arabe, tandis que chouraver signifie voler en tzigane. Il y a également un argot propre aux régions ; un terme argotique utilisé dans un lieu géographique ne le sera pas nécessairement dans un autre. On dira barouf dans la région de Marseille alors qu’ailleurs on se contentera peut-être de dire raffut, c’est à dire tapage (bruit). Il est intéressant de noter également qu’un même terme peut avoir un sens différent selon la région dans laquelle il est employé. Quand une personne du nord-est de la France dit « J’ai les boules », elle exprime qu’elle a les chocottes (c.-à-d. peur). Alors que lorsqu’un Provençal l’utilise, il veut dire qu’il est dèg (dégoûté) ou vénère (énervé)… pas content, quoi !

De nombreux termes argotiques sont issus du verlan, un procédé qui consiste à inverser les syllabes ou encore les lettres d’un mot. On peut verlaniser des termes de français courants comme louche (chelou), fou (ouf), femme (meuf), lourd (relou), fête (teuf), pourri (ripou), etc. On peut également verlaniser des termes argotiques comme mec (kum), tronche (chetron) ou choper (pécho). Et pour bien compliquer les choses, il existe aussi des cas de double verlan : Beur (Arabe) qui a fini par donner Rebeu et meuf (femme) qui s’est transformé en feumeu. Comme nous l’avons lu dans l’introduction, le lexique de l’argot est non seulement extrêmement vaste, mais aussi en constante évolution. Il existe notamment 3 termes qui possèdent plus de 1 000 équivalents argotiques, à savoir, le mot femme (belette, caille, chnek, fatma, fatou, feum, gonzesse, greluche, grosse, loute, meuf, nana, poule, etc.), le mot argent (artiche, biff, bifton, caillasse, flouze, fraîche, fric, galette, gengen, genhar, keusse, khalis, lové, maille, naimo, neutu, oseille, patate, pépette, pèze, etc.) et enfin, l’expression faire l’amour (pour la plupart d’ailleurs vulgaires : baiser, prendre à la hussarde, chevaucher sans selle, farcir, tirer un coup, limer, ramoner, tirer sa crampe, bouillaver, etc.). On pourrait presque dire que ces trois termes rassemblent les principales préoccupations de l’humanité. 😉

Situations judiciaires

Les situations judiciaires dans lesquelles l’interprète ou le traducteur sera confronté à l’argot sont nombreuses. En fait, dès qu’un témoin « lambda » (c’est à dire une personne qui ne témoigne pas en qualité d’expert) est impliqué, nous risquons de rencontrer ce lexique. Voici les principales situations qui concernent l’interprète et le traducteur judiciaires :

  1. Les interrogatoires de police. Par exemple, un suspect qui dira : “J’veux pas aller au chtar ; j’vais balancer.” (Je ne veux pas aller en prison. Je vais parler/dénoncer.”)
  2. Les dépositions. Aux États-Unis, on enregistre les déclarations d’un témoin faites sous serment, lesquelles serviront d’éléments de preuve avant et pendant le procès. C’est bien sûr un cadre plus formel que l’interrogatoire de police, mais encore une fois, selon le témoin qui dépose, des termes argotiques sont parfois employés.
  3. Les entretiens entre un avocat et son client.
  4. Les mises sur écoute sont certainement les situations où les locuteurs seront le plus susceptibles d’utiliser de l’argot s’ils redoutent d’être espionnés. C’est l’exemple par excellence de l’argot à fonction cryptique. Ces situations concernent évidemment le traducteur qui après en avoir fait la transcription devra les traduire.
  5. Enfin, les témoignages au cours d’un procès sont également l’une des situations judiciaires où l’argot peut survenir. C’est d’ailleurs la situation la plus cruciale et la plus difficile — même si elles le sont toutes — dans laquelle l’interprète est tenu de comprendre et d’interpréter fidèlement l’argot. Nous y reviendrons.

Nécessité de traduire/interpréter fidèlement

Le traducteur/interprète judiciaire est un intermédiaire neutre entre plusieurs intervenants. Lorsqu’il transfère un message d’une langue à l’autre, il est tenu de préserver fidèlement le registre utilisé par le locuteur, aussi familier ou même vulgaire qu’il puisse être. À titre de référence, citons les codes de déontologie de l’ATA et de NAJIT :

  • It would be inappropriate to clean up objectionable language in the target language. (American Translators Association)

  • The register, style and tone of the source language should be conserved.
    (National Association of Judiciary Interpreters and Translators)

Pourquoi est-il nécessaire — et même essentiel — de préserver le registre de langue employé par un locuteur, tout particulièrement pendant que l’on interprète un témoignage au cours d’un procès ? Réponse : les jurés. Les jurés sont chargés de prononcer un verdict au terme du procès et, pour ce faire, ils s’appuient sur les différents éléments — et donc les témoignages — qui leur sont présentés pendant les audiences. Aux États-Unis, lorsqu’un interprète est présent, le juge ordonne aux jurés de ne pas prendre en compte le message source (même s’ils le comprennent), mais uniquement l’interprétation qui leur est fournie.

The Bilingual Courtroom

Dans le livre The Bilingual Courtroom : Court Interpreters in the Judicial Process (Susan Berk-Seligson) on apprend que, d’après les études expérimentales menées, un témoin qui s’exprime poliment et correctement est davantage crédible aux yeux d’un jury qu’un témoin qui utilise un registre de langue très familier (dont l’argot). Effectivement, les jurés sont des personnes comme tout un chacun, avec des systèmes de croyances et des préjugés. C’est pourquoi, un témoin qui dit : « Ché pas…. Il m’a dit d’aller chercher les valoches. Fallait qu’on s’casse vite. » aura un autre impact en termes de crédibilité que celui qui dit : « Je ne sais pas, madame. Il m’a dit d’aller chercher les valises. Il fallait qu’on parte vite. »

L’interprète judiciaire est un puissant filtre par lequel passent les paroles du témoin. Il a donc une grande influence sur la manière dont le témoignage en question sera perçu. Si l’interprète judiciaire a la tâche d’assurer une présence linguistique à l’accusé et à certains témoins, rappelons que son rôle premier est de participer à une administration équitable de la Justice. Il n’est là ni pour avantager ni pour désavantager le locuteur et doit veiller à être aussi transparent et fidèle au message source que possible. Il est essentiel qu’un témoin ou qu’un accusé dont le message passe par un interprète soit sur le même pied d’égalité que celui qui s’exprime dans la langue natale des jurés ; ce « pied d’égalité » étant un concept clé. Un interprète qui élève ou abaisse le niveau de langue d’un témoin altère la perception qui se serait formée dans l’esprit des jurés sans la présence d’un interprète, avantageant ou désavantageant ainsi le témoin et influençant l’issue du procès.

Difficulté de traduire/interpréter fidèlement

Cette mission peut parfois sembler impossible, car le lexique de l’argot est vaste, méconnu et en constante évolution. De plus, il ne possède pas nécessairement d’équivalents d’une langue à l’autre (ex. : valoche) et il est parfois issu d’une culture propre (ex. : la veuve = la guillotine, the hot seat = the electric chair). Et lorsqu’un équivalent existe, on constate parfois que son registre n’est pas assez familier ou l’est trop.

Pour contourner ces obstacles, le traducteur a l’avantage de pouvoir faire des recherches, mais dans de nombreux cas (ex. mises sur écoute), il ne peut pas demander des éclaircissements au locuteur. Tandis que l’interprète peut poser des questions directement au locuteur, mais n’a pas le luxe de faire des recherches. C’est pourquoi les interprètes et les traducteurs judiciaires doivent constamment se familiariser avec le lexique argotique (en regardant des séries/films policiers ou documentaires judiciaires, en lisant des polards, en écoutant des émissions de radio, etc.). Pour rester avertis, ils doivent en faire un exercice régulier.

Pour surmonter l’absence d’un équivalent, une petite acrobatie mentale peut se révéler utile. En effet, il faut parfois transférer la familiarité d’un terme dans la langue source sur un autre terme dans la langue cible : « Il m’a dit d’aller chercher les valoches » devient « He told me to go grab the bags ». L’interprète, qui n’a pas le luxe du temps comme le traducteur, doit parfois recourir à un procédé plus simple pour abaisser le registre lorsqu’il ne connaît pas l’équivalent (ou que ce dernier ne lui vient pas à l’esprit). Ainsi, il pourra utiliser certaines expressions anglaise telles que darn, goddamn, freaking ou fucking et, inversement, des expressions françaises comme foutue ou putain de… Attention ! Ce procédé est à utiliser avec grande prudence pour ne pas faire tort au message source.

Conclusion

Pendant notre excursion dans le monde de l’argot, nous avons constaté que ses origines sont directement reliées au monde du crime et que — l’un n’allant pas sans l’autre — ce langage participe donc du domaine judiciaire. En raison de son lexique extrêmement vaste, parfois méconnu et en constante évolution, l’argot présente un défi conséquent au traducteur ou interprète judiciaire qui, d’un point de vue déontologique, est tenu de le reproduire aussi fidèlement que possible dans la langue cible, tout particulièrement en situation de procès afin de ne pas influencer l’issue des audiences. Pour ce faire, le traducteur/interprète judiciaire fera appel à divers procédés pour garantir l’exactitude de sa traduction ou de son interprétation. Une bonne dose de curiosité, l’envie d’apprendre et le respect de la déontologie sont tout autant de qualités professionnelles dont le traducteur ou l’interprète judiciaire peut difficilement se passer lorsqu’il est confronté au défi de l’argot.

Bonus

Petit conte moderne à déchiffrer :

« L’était une fois un proxo qui f’sait tapiner les greluches de son tiécar. Y s’prenait pour un caïd avec son brelic ; zarma il avait même dézingué une tepu qui avait essayé de l’carotter. Mais y s’est fait lanceba aux schmitts par un poukav, alors y s’est carapaté. Y s’est planqué pour pas s’faire gauler. L’a quand même plongé : les condés l’ont filoché et y s’est fait coffrer. On lui a mis les gourmettes et y sont partis à KFC. Z’ont trouvé d’la beuh et du keukra sur lui. Y zavaient assez d’biscuit pour l’envoyer aux assiettes et l’foutre au gnouf. »

[Traduction en français courant : Il était une fois un proxénète qui prostituait les filles de son quartier. Il se prenait pour un chef avec son pistolet ; soi-disant il avait même tué une prostituée/pute qui avait essayé de l’arnaquer. Mais il s’est fait dénoncer à la police par un indicateur, alors il a fui. Il s’est caché pour ne pas se faire prendre. Il est quand même allé en prison : les policiers l’ont pris en filature et il s’est fait arrêter. On lui a mis les menottes et ils sont partis au commissariat. Ils ont trouvé de l’herbe et du crack sur lui. Ils avaient assez de preuves pour l’envoyer en cour d’assises et l’incarcérer.]

Hélène Viglieno Conte est une traductrice certifiée par l’American Translators Association (ATA) dans la combinaison de langues anglais>français. Elle intègre la profession en 2006 et se spécialise dans les domaines judiciaires, médicaux et techniques. Elle est également interprète judiciaire certifiée par les Cours suprêmes de l’Ohio, du Kentucky et de l’Indiana. Hélène fait actuellement partie de la petite équipe de traducteurs AN>FR minutieusement sélectionnés qui collaborent avec le Département d’État des États-Unis. Active dans la profession au niveau local, elle occupe le poste de présidente de la Northeast Ohio Translators Association, un chapitre de l’ATA. Originaire du Sud de la France, Hélène vit aux États-Unis depuis plus de 20 ans et réside actuellement dans le nord-est de l’Ohio.

www.translation-interpreting.com

Volunteering My Translation Skills In a Local French School

Photo Credit: Element5 Digital via Unspash

By Andie Ho

A few years ago, I began lending my translation skills to a local, volunteer-run school that holds Saturday French classes for K-12 students. The classes are aimed at both francophone children of French expats in the Houston area to help them maintain their French while living in the U.S. as well as students learning French as a foreign language.

My role as the school’s official translator came about gradually. Through a separate organization for French expats, I became friendly with several of the school’s board members. One day, one of them called me and asked if I’d be willing to do a short volunteer translation for the school. I replied that I’d be happy to help. Since then, I have been receiving sporadic translation requests, on the order of a handful of times a year. The texts are easy enough and frequently repetitive and mostly consist of job postings and either translating or proofreading the English version of the quarterly newsletter. The staff are gracious and respectful of my time, and the deadlines are usually long compared to my paid work, so helping out is never a burden.

Though I initially agreed to volunteer for purely selfless reasons, one side benefit of being involved with the local expat community has been the opportunity to advertise my services. As a translator for the school, I am considered a staff member and attend school celebrations for events like la Galette des rois and la rentrée. At these gatherings, I meet many French expats and am usually introduced to an auditorium full of people not just as the school’s translator, but as a professional translator in my own right. As a result, I have had people approach me for my language skills.

My experience has also made me rethink how I network. A number of years ago, I attended a networking event where I received the name of a prospective client, a French expat who had started a small business in Houston helping other French expats settle in the U.S. She was reportedly often in need of translations for her clients. I contacted her several times by email and phone, citing our mutual acquaintance and hoping to speak with her, but I never heard back. A couple of years later, when I began volunteering for the school, I discovered the same woman was one of the school’s board members. She didn’t remember my attempts to contact her, but we became well acquainted, and just last month, she referred me to a friend in need of a translation for his business. People prefer to do business with people they know—and from what I understand, that goes double for the French. Volunteering has allowed me to serve a good cause while simultaneously giving me a foot in door to the sizable French expat community in the fourth largest city in the United States.

I no longer attend networking events where I’m not likely to ever cross paths with the people I meet there again. In fact, anything that bills itself as a networking event generally tends to be unfruitful for me. Instead, I focus on recurring activities where I see the same people over and over and have an opportunity to build relationships, an approach that happens to suit my personality. After all, it’s much more pleasant to make a friend and then have her call you for a translation than it is to try to foist your services on a stranger.

On a personal level, I believe that everyone should strive to make the world a better place in whatever way they can, and volunteer work is certainly a major way for people to do their part. If you’re able to draw professional gains at the same time, then all the better.

Andie Ho is a Houston-based, ATA-certified French to English translator. She specializes in the areas of food and cosmetics. Contact her at andie@andiehotranslations.com or follow her on Twitter at @JHawkTranslator.

Editor’s Note: Have you had a positive experience volunteering? Please share it with us! Also, did you know that volunteering your translation services is a great way to earn continuing education credits for your ATA certification? Keep track of the time you spend volunteering and include it on your CE points report.

Traduire à vélo

Photo © Dallas Kwok via Unsplash

 

Par Jonathan Hine

Traduit de l’anglais par Christine Cross.

Cet article a initialement été publié dans la revue Traduire, une publication de la SFT (juin 2016). Il est reproduit avec l’autorisation de l’auteur et de la traductrice.

Il était à vélo, seul aspect positif de la situation dans laquelle il se trouvait. La route côtière glissante montait, descendait, contournait l’un après l’autre les promontoires ; le vent et la pluie lui arrivant tantôt de front, tantôt de côté, l’éloignaient de sa trajectoire. En dépit de la pluie battante et glaciale qui ruisselait sur sa veste Arc’teryx, détrempant l’entrejambe de sa combinaison avant de couler jusqu’à ses chevilles, il pédalait inlassablement, tour de roue après tour de roue. Au sommet de la colline, il se hissa à la hauteur de sa compagne de route et adapta sa cadence à la sienne. Elle faisait grise mine. La pluie dégoulinait le long de son nez. Il savait bien qu’elle était tout aussi trempée que lui.

« On s’amuse bien maintenant, pas vrai ? », lui lança-t-il en guise de boutade.

Elle le fusilla du regard.

« T’appelles ça s’amuser ?

– On n’est pas obligé de rire à gorge déployée pour s’amuser, rétorqua-t-il. Je préfère quand même être ici, en train de me battre pour avancer sur cette route côtière, qu’à l’arrêt sur l’autoroute à attendre que les secours aient déblayé la chaussée suite à un accident un peu plus loin. »

Son visage s’illumina. Elle leva un regard rapide sur lui et sourit. Ils dévalèrent la colline jusqu’au village en contrebas où ils allaient passer la nuit. Le temps d’accéder à leur chambre, de faire un brin de toilette puis de se rhabiller, l’orage s’était éloigné. Le soleil se couchait sur la mer Tyrrhénienne lorsqu’ils sortirent dîner dans une trattoria. Comme d’habitude après un fort orage estival, l’air était à la fois frais et chaud. Des moineaux et des hirondelles émergeaient de l’avant-toit des maisons du village en quête des insectes qui fourmillent au coucher du soleil.

À l’image de tant d’autres villages du littoral italien, celui-ci regorgeait de touristes. Ils trouvèrent un restaurant davantage fréquenté que les autres par la population italienne, mais, à mi-repas, un musicien ambulant fit son entrée, attiré comme un aimant par la clientèle étrangère. Le couple interrompit sa conversation et échangea un sourire lorsque le musicien s’arrêta à leur table pour leur chanter quelques vers. Tout cela faisait partie de l’ambiance de la maison, même si la voix tendue du chanteur semblait moins épater le cycliste que les Américains, de l’État du Michigan, de la table voisine. Après une coda tellement longue qu’elle aurait pu encercler sa panse impressionnante, le chanteur s’éclipsa en tirant sa révérence. L’homme et la femme reprirent leur face-à-face, échangeant un regard, leurs visages éclairés par la lumière de la bougie posée sur la table.

« Si je comprends bien, tu n’as pas encore fixé de terme à ce voyage, dit-elle en prenant une mèche de ses cheveux châtains et la roulant dans ses doigts avant de la coincer derrière son oreille. Tu es parti depuis plus de deux ans déjà. Tu n’as pas encore trouvé de chez-toi ?

– Oui et non, répondit-il. Je ne sais pas trop. Je me sens toujours chez moi là où je suis, et là où je vais ensuite.

– Ça n’a pas de sens. Ton chez-toi devrait être l’endroit d’où tu viens, où tu comptes retourner un jour.

– Et qui aurait décrété ça ? »

Il saisit la carafe posée sur la table et versa de l’eau dans leurs deux verres.

« Moi, comme tout le monde.

– Ce n’est pas mon avis, donc “tout le monde”, c’est beaucoup dire, lui sourit-il.

– D’accord, tête de mule, mais tu viens d’où au juste ? C’est là que tu devrais te sentir chez toi.

– Je pourrais nommer quatre ou cinq endroits différents où je me sens chez moi à divers titres. »

Il avala une gorgée de vin. Elle remarqua que, contrairement à la plupart des hommes, il continuait de la dévisager tout en parlant, son regard ne quittant jamais le sien.

« Et toi, tu viens d’où ?

– Tu le sais bien. De Minneapolis.

– Mais ça, c’est un lieu précis, dit-il.

– Bien sûr. C’est toujours dans un endroit précis que l’on se sent chez soi.

– Si je dois absolument citer un endroit, alors mon chez-moi pourrait être l’endroit où je suis né, où j’ai grandi, où j’ai fait mes études, dont j’ai les meilleurs souvenirs, où j’ai passé l’essentiel de mon existence jusqu’ici, n’est-ce pas ?

– Tout à fait, dit-elle. Donc, quel est cet endroit ?

– Chacun de ces endroits a une signification différente à mes yeux : Norfolk, Rome, Annapolis, Honolulu ou Charlottesville.

– Et où comptes-tu retourner ? Et pourquoi ?

– Là où j’en aurai envie le moment venu. Minneapolis peut-être. »

Elle sourit tout en détournant son regard. Un groupe de personnes installé à l’autre bout de la salle venait de se mettre à chantonner tant bien que mal « Joyeux anniversaire » en français, accompagné du chanteur et de sa guitare. Les garçons de café sortaient de la cuisine portant des plateaux de porchetta, bucatini alla romana, carciofi alla Giudecca, ou des desserts destinés aux convives de la première heure.

Lorsqu’elle se retourna, elle vit qu’il la regardait encore.

« Et si être chez soi ne tenait justement qu’à une sensation ? »

Il se pencha vers elle, tellement proche de la bougie qu’en baissant la tête, ses cheveux cendrés auraient pu prendre feu. Puis il ajouta :

« Tu n’arrives pas à comprendre que je puisse me sentir chez moi dans plein d’endroits différents ?

– Bien sûr, mais tu n’as vraiment pas de point d’attache ?

– Si, peut-être même plusieurs. J’ai mon nouveau pied-à-terre ici en Italie et une maison en Virginie. Cela ne te suffit pas ?

– Et tu pourrais t’installer définitivement dans l’un ou l’autre ?

– Vraisemblablement. Mais je préférerais trouver un autre point de chute une fois que j’aurai vu tous les endroits que je ne connais pas encore. La côte ouest des États-Unis, par exemple. Ce serait un coin où il ne neige pas l’hiver, je pense.

– Mais tu as passé les trois derniers hivers sur ta selle, s’exclama-t-elle, un léger sourire aux lèvres. Pourquoi t’arrêter ? »

Ils éclatèrent tous deux de rire.

« Être chez soi, ça fait quoi ? demanda-t-elle.

– J’sais pas vraiment. La sensation que m’inspire un endroit dépend bien plus des personnes que j’y rencontre que de son confort matériel. Je me sens chez moi partout où j’ai le sentiment d’être accepté, respecté et aimé, où les autochtones me réservent un accueil bienveillant. Vu sous cet angle, je me sens chez moi presque partout.

– Mais les gens peuvent te donner cette impression sans que ce soit réciproque. Tu resteras quand même un intrus, un étranger parmi eux.

– Exact. Ajoutons donc que je me sens bien là où j’ai le sentiment que les habitants apprécient ma présence et accueillent favorablement ma participation à la vie locale. Je sais bien que pour des raisons liées à la citoyenneté, aux États-nations et aux incontournables différences culturelles, j’aurai toujours le statut d’americano ici et que, dans d’autres coins, les vieilles familles me qualifieront toujours de “ nouveau venu ”, puisque nous n’aurons pas fait nos études ensemble. Cela ne me dérange pas, car j’ai toujours mon rôle à jouer dans la société et sur la scène locale. Ainsi, je peux apporter ma pierre à l’édifice et être accepté. »

Pendant un moment, elle le dévisagea sans mot dire. Puis elle se cala au fond de sa chaise.

« Tu ne te poseras jamais, n’est-ce pas ?

– Probablement pas, avoua-t-il. Il faut savoir que je ne suis jamais resté suffisamment longtemps dans un endroit pour m’y enraciner. Alors, comme un bromélia, je dois puiser mes ressources dans l’air qui m’entoure. Je plante des racines uniquement dans la mesure où cela me permet de maîtriser suffisamment le terrain.

– C’est pour cela que tu n’es pas un touriste. Tu es partout chez toi, sans jamais rentrer à la maison.

– Dans un sens…

– Et tu comptes arrêter un jour de voyager constamment à vélo ?

– Bien sûr. Je ne pourrai pas continuer comme cela ad vitam æternam. Un jour, je ne pourrai plus enfourcher ma bécane. »

Il se pencha en arrière et écarta les mains.

« Alors je resterai chez moi, quel que soit l’endroit choisi.

– J’ai du mal à le croire. Je pense que tu trouveras un endroit où te reposer entre deux voyages. Un endroit où tu auras envie de revenir.

– Comme toi ?

– En un sens… »

Il sourit et fit signe à un serveur deux tables plus loin, traçant en l’air un trait imaginaire pour demander l’addition.

La note payée, ils quittèrent le restaurant et se dirigèrent vers le lungomare. Il acheta un œillet à une vendeuse ambulante pour l’offrir à sa compagne.

« Et je le mettrai où ?

– Tu trouveras un vase ou un verre lorsque nous serons rentrés à la maison.

– Tu veux dire à la maison d’hôtes ?

– Notre petit nid douillet, » ironisa-t-il.

Le lendemain, le soleil était haut dans le ciel ; le vent soufflait encore, mais le fond de l’air était chaud et sec. Il était parvenu, en milieu de matinée, à trouver un rythme de croisière, tout en profitant de l’instant : il pouvait regarder le paysage, écouter le vent et le chant des oiseaux, humer le parfum des arbres et l’odeur des détritus de la plage, tout en adaptant son rythme à celui de sa compagne. Ils pique-niquèrent dans un parc en bord de route avant de poursuivre leur remontée du littoral.

Cela faisait presque trois ans qu’il vivait ainsi, sur la route ; plus encore si l’on comptait les circuits qu’il avait effectués en 2012 et 2013. Il repensa à ces mots qu’il avait écrits un peu plus d’un an auparavant : « Sur le plan sentimental, le plus grand inconvénient de la vie d’un travailleur nomade tient à l’impossibilité de créer de nouvelles relations intimes, puisque l’on doit constamment repartir. Bien sûr, si je retourne dans des lieux où j’ai déjà séjourné, je peux entretenir, voire faire évoluer, des relations nouées sur place et nourries par des correspondances. Mais je ne suis jamais revenu sur mes pas, du moins pas jusqu’à ce jour. Et aucun de mes nouveaux amis n’a choisi d’enfourcher son vélo pour me tenir compagnie, même s’ils auraient très bien pu le faire. »

Mais il n’était plus toujours tout seul. Ne serait-ce qu’en été, elle l’accompagnait pendant quelques mois. Jusqu’à l’année dernière ils avaient évolué à vélo chacun de leur côté, avant de découvrir que pédaler en binôme était bien plus sympathique que de pédaler en solo. S’il attendait désormais l’été avec impatience, c’était bien plus pour ces moments partagés avec elle qu’en raison du beau temps et des longues journées ensoleillées.

En pédalant, il réfléchissait à la question qu’elle, et tant d’autres, lui avait posée : « Pendant combien de temps penses-tu pouvoir continuer ainsi ? ». Il n’avait jamais su quoi répondre.

La route côtière était toujours aussi sinueuse. Le vent, d’abord de côté, arrivait maintenant de face. Il rétrograda d’un braquet et, augmentant sa cadence, vint s’abriter derrière elle à deux bons mètres de distance. Une fois dans son sillage, il repassa au braquet supérieur et cala de nouveau son rythme sur le sien.

Il était parfaitement conscient du fait qu’il ne pourrait pas vivre sur son vélo à tout jamais. Mais à moins d’être contraint à l’abandon par un accident ou une maladie subite, comment saurait-il que le moment était venu de mettre fin à ses pérégrinations ? Le saurait-il seulement un jour ? La décision se prendrait-elle subitement, ou petit à petit ?

En arrivant en haut d’un promontoire, elle ralentit puis s’arrêta. En contrebas, la plage dessinait un trait rose blanchâtre entre la noirceur de la forêt et celle de la mer, le soleil à moitié couché jetant ses rayons dans l’eau et sur le sable.

« Une photo ? », suggéra-t-il, en descendant de son vélo.

Elle hocha la tête, le sourire aux lèvres.

« Je tiens les vélos », dit-il en saisissant le tube horizontal de sa bécane.

Elle prit l’appareil photo dans le panier et s’avança vers le bord de la falaise. Il la suivait du regard depuis l’autre côté de la route. Elle oscillait d’avant en arrière pour trouver la bonne perspective et choisir son angle. Il reprit ses cogitations.

Il disposait effectivement de deux résidences qui lui servaient de base, l’une en Italie, l’autre en Virginie. Pour l’instant, il les utilisait toutes deux essentiellement pour stocker ce dont il n’avait pas besoin lors de ses pérégrinations cyclistes. En profitant des tarifs de basse saison et en réservant bien à l’avance, il pouvait relier les deux en avion pour une somme modique, à peu près équivalente au prix de la traversée des États-Unis en voiture, en avion ou en train. Peut-être en viendrait-il à rester tout simplement plus longtemps dans chacun de ces deux endroits et à passer moins de temps en selle ? Il prévoyait déjà d’en choisir un où se réfugier un jour et se consacrer à son œuvre d’écrivain.

Mais avant de ralentir le rythme, il lui restait de grandes routes à parcourir : la Route 66 et le Katy Trail aux États-Unis, les Véloroutes européennes 5 et 7 (voire d’autres), et la Route 395 américaine. Il voulait également faire le tour de la Sardaigne à vélo.

Elle revint vers lui et rangea son matériel photo.

« Prêt ? lui lança-t-elle.

– Oui. À ce rythme, dans une heure nous serons chez Stefania. »

Les nuitées chez des amis et collègues faisaient partie des temps forts qui jalonnaient le parcours soigneusement concocté pour leur balade estivale.

Il enclencha son plus gros braquet et dévala la colline, savourant la sensation de vitesse et le vide de la route qui s’ouvrait devant lui. Elle fut moins aventureuse mais le rejoignit rapidement pour entamer la section plate le long de la plage. Un kilomètre plus loin, elle repassa devant et il lui suçait à nouveau la roue. « Eurêka », pensa-t-il.

« J’ai trouvé ! cria-t-il, en pédalant fort pour se hisser à sa hauteur.

– Quoi ?

– La réponse à la question d’hier soir. Quand je saurai que l’heure est venue de m’arrêter et de me poser définitivement. »

Elle regardait fixement devant elle :

« Et donc ?

– J’ai repensé à ce que l’amiral Gerry Miller avait l’habitude de dire à ses capitaines de navire lorsqu’ils s’engageaient dans la 6e flotte américaine : “Si le plaisir n’est pas au rendez-vous, c’est que vous vous êtes égarés.”

– J’ai du mal à croire que le jour viendra où tu n’auras plus envie de pédaler.

– Soit. Mais ma façon de faire pourra évoluer. Je vais peut-être prolonger la durée de mes escales. Et un jour, je réaliserai que, ça y est, je me suis enfin posé. Tant que j’y prends du plaisir, c’est que je ne me suis pas encore égaré.

– Mais tu ne sais toujours pas quand.

– Non, aucune idée, avoua-t-il, mais je sais que ce sera formidable. »

***

Ceux et celles qui suivent mon blog sur la vie d’un traducteur cycliste nomade (The Freewheeling Freelancer) sauront que j’ai quitté Charlottesville, en Virginie, en août 2013, et que je vis depuis « en selle ». La traduction fait partie de ces métiers compatibles avec une vie nomade.

Ce style de vie, qui peut parfois faire rêver, ne convient cependant pas à tout le monde. Une planification minutieuse et un fort engagement sont de rigueur. J’ai passé deux ans à me préparer avant de me lancer dans cette aventure. Voici, dans le désordre, quelques réflexions à ce sujet.

Cyclotourisme vs travail nomade

Le cyclotourisme, c’est avant tout voyager et découvrir des paysages. Pour un travailleur itinérant, l’enjeu est de coordonner déplacements et temps de travail. Le récit imaginaire qui précède témoigne assez fidèlement de la vie que je mène lors de mes différents périples cyclistes. Quand je voyage en solitaire, il me faut trouver un juste équilibre entre voyage et travail. J’essaie d’arriver là où je vais dormir bien avant la tombée de la nuit pour pouvoir me ménager des plages de travail et de bonnes nuits de sommeil. L’hiver, je troque la toile de tente contre de petites auberges et des chambres d’hôtes dont les prix sont plus abordables en basse saison. J’apprécie les auberges, car je peux souvent faire ma propre cuisine. Je mange assez souvent à l’extérieur comme cela ! Le coût de ces hébergements est grosso modo du même ordre, voire plus avantageux, que le loyer d’un appartement digne de ce nom dans une grande ville.

Lorsque je roule en solitaire, je ne fais de cyclotourisme que pendant mon temps libre, par exemple pour faire un crochet à Ravenne pendant le week-end et aller voir les mosaïques, à l’instar de ceux qui travaillent à domicile et qui se rendent chez des amis ou partent en promenade.

Vacances

Il faut savoir que je n’avais pris de vraies vacances que trois fois dans ma vie d’adulte avant que mon ordinateur ne me lâche dans un coin perdu de la Gaspésie pendant l’été 2014. Je n’ai plus eu accès à internet pendant huit longues semaines, ce qui m’a permis de découvrir ce que sont de véritables vacances. Depuis deux étés, j’ai compris qu’il m’est impossible de partir en tournée à vélo accompagné d’un(e) ami(e) et de travailler en même temps. Mais je me suis également rendu compte que, pédalant en solitaire, je gagne suffisamment bien ma vie pour pouvoir fermer boutique quand je pars en cyclotouriste. Je gère désormais mon budget annuel de manière à pouvoir prendre des vacances en été, comme n’importe quel autre travailleur. Je préviens mes clients de mon absence, du moins ceux qui affichent sur leur site web un calendrier de disponibilités à remplir. Je programme une réponse automatique sur ma messagerie électronique et mon téléphone. Le reste de l’année, il n’y a entre ma clientèle et moi que la distance qui me sépare du téléphone portable accroché au guidon.

Relations avec les clients

Pour l’essentiel, mes clients sont des prestataires de services linguistiques. Savoir où je me trouve physiquement ne les intéresse pas, à partir du moment où j’accepte leurs propositions de travail et respecte les délais de livraison. Il ne me reste qu’à adapter mes déplacements en conséquence. J’ai établi, avec mes quelques clients directs, des liens tellement proches que notre collaboration tient presque du travail d’équipe. Et certains des prestataires de services linguistiques qui me connaissent me suivent par l’intermédiaire de mon blog ou via Facebook, mais à titre personnel et non pas professionnel. D’aucuns sont ravis pour moi, voire envieux, mais jusqu’ici personne n’a trouvé à y redire. Je mets un point d’honneur à rendre visite à mes clients lorsque je suis de passage dans leur ville (ce que je fais depuis plus de 20 ans déjà), et je les retrouve également lors des conférences de traducteurs. Ils sont nombreux désormais à compter parmi mes amis.

Grâce aux médias modernes, je parviens même à élargir mon portefeuille de clients. Mon profil professionnel figurant sur le répertoire de traducteurs et d’interprètes de l’Association américaine des traducteurs (ATA) est de loin ma première source de nouveaux clients, suivi de près par des contacts noués via des consœurs ou confrères. Je suis également présent sur LinkedIn et Facebook (plutôt à titre personnel) et je dois avouer que le réseautage m’a valu quelques missions intéressantes, dont le livre sur lequel je travaille à l’heure actuelle.

Communication

Le style de vie que j’ai choisi est bien adapté au XXIe siècle. C’est grâce au smartphone accroché au guidon et à l’ordinateur portable performant rangé dans ma sacoche que je peux me le permettre. Avant d’acheter mon premier smartphone en 2014, je m’arrangeais pour m’arrêter aux bornes Wi-Fi, nombreuses en Amérique du Nord, qui jalonnaient mon chemin. Ce système fonctionne toujours et, dans la mesure du possible, je choisis des hébergements disposant de connexions Wi-Fi, campings compris. Le smartphone peut servir de borne Wi-Fi, et j’ai un forfait mensuel qui me donne accès à ces fonctionnalités. J’ai recours à Skype pour appeler les postes fixes ainsi que d’autres utilisateurs Skype à travers le monde, et pour consulter la messagerie de ma ligne téléphonique professionnelle en Virginie.

Courrier et point d’attache italien

Mon fils, qui habite aux États-Unis, me sert de boîte aux lettres. Il reçoit, trie et me fait parvenir mon courrier personnel et professionnel. J’arrive même à passer des commandes par internet, en me faisant livrer chez un ami ou à l’hôtel. Pour ce qui est de mon statut lorsque je suis en Europe, j’ai loué un petit appartement en Italie, ce qui me permet d’obtenir tous les visas nécessaires à mes périples européens. Cet appartement me sert également de lieu de stockage et d’adresse postale.

Missions d’interprétation et de formation

L’essentiel de mon travail consiste à effectuer des traductions et des relectures. Il m’arrive toutefois de me voir confier des missions ponctuelles d’interprétation, de conseil ou de formation sur le terrain. J’ai donc mis en place un système, que j’ai testé en Amérique du Nord et qui a donné de bons résultats. Lorsque je reçois une demande de ce type, je prépare un devis en ajoutant le prix de mon déplacement aller-retour de l’endroit où je me trouve à ce moment-là. Le client devant, en tout état de cause, me rembourser un aller-retour entre mon lieu de travail et le lieu de la prestation, personne ne s’en étonne. Quand je suis en Europe, le problème ne se pose pas très souvent, car mes quelques clients locaux n’ont pas ce genre de besoin et je dois, de toute façon, me conformer aux règles en vigueur dans l’Union européenne quant à l’emploi de ressortissants non européens.

Délais

Les délais sont bien plus faciles à gérer que lorsque je travaillais à domicile. Je dispose librement de mon temps, puisqu’il n’y a plus de réunions hebdomadaires, d’obligations personnelles, d’ennuis de santé familiale à gérer, de répétitions de chorale, etc. Je suis ainsi à même d’accepter des propositions de travail sans m’inquiéter des échéances, que je sais pouvoir honorer. Certes, je ne suis pas à l’abri d’un accident ou d’un ennui de santé, mais je ne l’étais pas non plus lorsque j’habitais Charlottesville.

Gros projets

La traduction d’un livre (chose que j’ai faite à trois reprises au cours de mes périples à vélo) impose un rythme de travail différent de celui exigé par les projets urgents, qui ont constitué l’essentiel de mon gagne-pain pendant de longues années. D’une part, je peux, sur la route, réaliser un certain volume de travail chaque jour, ce qui me permet de fixer mes échéances de livraison. D’autre part, je peux choisir de rester au même endroit pendant quelques jours, voire une semaine, pour boucler un travail avant de repartir vers d’autres aventures. Il arrive que le client oublie un élément important et souhaite avancer la date butoir. Et parfois, c’est moi qui choisis de boucler d’un seul trait la traduction d’un roman ou d’un mémoire. Il m’arrive également de livrer avant terme pour pouvoir reprendre la route en toute liberté la semaine suivante. Quelle que soit la configuration, j’ai constaté que ce que je gagne au cours de ces « escales » suffit largement à couvrir mes factures d’hébergement et de restauration.

Rendement et aspects budgétaires

Force est de constater que les volumes de travail que je peux abattre « sur la route » sont moins importants qu’à l’époque où je travaillais à domicile. À mon grand étonnement, cependant, j’ai vite compris que je n’avais pas besoin de brasser de tels volumes !

  • Dépenses : avec ce mode de vie, je n’ai pratiquement pas de frais généraux et les ressources dont je dispose me suffisent amplement. Je n’ai plus de voiture (donc plus d’assurances ni de taxes), plus de prêt hypothécaire à rembourser, plus d’entretien de maison ni d’impôts locaux. Et je n’ai pas la fièvre acheteuse, sachant que je dois trimbaler toutes mes affaires avec moi !
  • Revenus : avant de me lancer dans cette aventure, j’étais très souvent dans l’obligation de refuser du travail, constat encore valable aujourd’hui. Puisque je savais que je pouvais compter sur ma clientèle établie, il me suffisait de calculer les volumes de travail que je devrais abattre lorsque je serais sur la route pour joindre les deux bouts. J’ai vérifié cette hypothèse pendant le dernier trimestre de l’exercice 2013 en rangeant toutes mes cartes de crédit personnelles et en vivant exclusivement de mes revenus de traducteur. L’essai a été concluant !
  • Charge de travail : depuis mon départ, j’ai choisi de diviser mon rythme de travail quotidien par deux pour calculer les délais de livraison. Je suis très satisfait du résultat : je gagne certes moins, mais mes besoins ne sont plus les mêmes non plus, comme je l’ai expliqué. Si l’on me propose une mission intéressante, je peux toujours interrompre mon périple, boucler le dossier, puis repartir.
  • Avertissement : ce qui vaut pour moi ne vaudra pas forcément pour tout le monde. Cela fait presque 55 ans que j’exerce le métier de traducteur. J’ai mis un certain temps à construire ma clientèle et à engranger les connaissances que je peux faire valoir aujourd’hui dans mes domaines de spécialisation. Celles et ceux d’entre vous qui souhaiteraient partir plus souvent en voyage mais qui ne peuvent se permettre le luxe de cesser leur activité professionnelle pourraient s’inspirer de mon expérience. Cependant, il vous faudra bien vous préparer à tous points de vue. N’oubliez pas que chaque cas est unique.

 

Voici, résumés très brièvement, quelques avantages et inconvénients de la vie que j’ai choisi de mener (tout n’est pas toujours au beau fixe !) :

 

Domaine Avantage Inconvénient
Santé Il s’agit d’un mode de vie très sain. Je peux récupérer à mon rythme après une longue journée, parfois pénible, en selle. Je dors mieux et, mon cerveau étant mieux irrigué, mon rendement n’en est que meilleur. Personne n’est à l’abri d’un ennui de santé ; il faut donc soit souscrire une assurance santé pour assurer le remboursement des frais, soit mettre de l’argent de côté pour faire face aux éventuelles situations de crise.
Activité physique Faire du vélo constitue une activité physique en soi. Par ailleurs, il m’arrive très rarement de séjourner dans des endroits où il m’est impossible de faire mes étirements matinaux. Certains mouvements que je faisais tous les matins nécessitant un matériel lourd (poids), j’ai dû les remplacer par d’autres exercices pour faire travailler les muscles concernés. Et pendant les périodes où, pour raisons professionnelles, je dois rester longtemps sédentaire, je fais très attention à mon régime pour éviter de grossir. Je me ménage également des parcours ponctuels à vélo pour garder la forme.
Régime alimentaire À force d’essais, je pense être arrivé à un bon équilibre alimentaire. Bien s’alimenter semble plus facile en Europe qu’aux États-Unis.

J’essaie de faire ma propre cuisine chaque fois que je le peux.

Pas moyen de suivre son évolution pondérale de manière quotidienne.

On est amené inéluctablement à manger à l’extérieur. Il s’agit de faire très attention pour éviter tout dérapage.

Aspects vestimentaires De nos jours, le style décontracté prévaut partout. Même en tenue de sport, je me fonds très facilement dans la foule. J’aimais bien m’habiller en costume-cravate. Au départ, je voulais emporter dans mes bagages des vêtements plus habillés, mais tout cela prend bien trop de place.
Lessive Les combinaisons cyclistes étant en Lycra®, je peux me rendre tous les 3 ou 4 jours dans une laverie pour réaliser un cycle de lavage, ce qui ne revient pas très cher au final. Sinon, j’ai toujours de quoi laver mon petit linge dans le lavabo de l’hôtel ou de la chambre d’hôte où je séjourne. Malheureusement, les laveries ne sont pas omniprésentes et le séchage du linge lavé à la main peut poser problème en hiver.
Relations amicales J’aime la solitude. J’aime la vie simple et spartiate que je vis sur la route. Mais j’essaie également de prévoir des escales chez des amis, des parents, voire des collègues ou des clients, sur le chemin. Malgré tout, la solitude me pèse parfois. Je ne suis pas triste, mais souvent conscient de l’impossibilité de forger de nouvelles amitiés lorsque l’on se déplace sans arrêt. Je fais tout pour garder le contact avec mes amis existants.
Noël et autres fêtes J’adore découvrir des endroits que je ne connaissais pas et partager cette expérience avec de nouveaux amis. Ne faisant plus partie du monde de la grande consommation, je peux gérer ma vie en dehors des périodes de pointe. Pendant deux ans, j’ai arrêté d’envoyer des cartes de fin d’année. Or, ces cartes étaient l’occasion de donner signe de vie à mes proches. J’ai donc décidé de renouer avec la tradition et de cosigner un message annuel avec mon fils.
Gestion du temps Mon calendrier étant moins chargé, la gestion du temps s’avère plus facile. Il est toutefois difficile de programmer les visites médicales et dentaires qui s’imposent. On y arrive mais non sans mal.
Vie sociale et paroissiale Il y a des églises partout. Il suffit d’y entrer et on est accueilli à bras ouverts. Il m’arrive même de chanter avec les chœurs. Je ne peux jamais vraiment m’intégrer dans la vie sociale et paroissiale des endroits où je ne suis que de passage. Je dois souvent faire l’impasse sur des événements auxquels j’aurais voulu assister.
Accueil J’ai eu le privilège de rencontrer beaucoup de personnes et de bénéficier de leur générosité et de leur bon accueil. Tous ces individus, amis ou inconnus, m’ont énormément apporté. Je ne suis pas en mesure de leur rendre la monnaie de leur pièce.

Ce n’est pas une question d’obligation, simplement j’aimerais beaucoup pouvoir les accueillir chez moi.

 

Quelle est la conclusion que j’en tire ? J’adore vivre en selle et espère pouvoir continuer longtemps ainsi. Je ne suis pas à la retraite et dois donc jongler entre mes obligations professionnelles et mes déplacements personnels. Mais tout cela fait partie intégrante de l’aventure !

 

Jonathan T. Hine, « traducteur indépendant en roue libre », est docteur ès lettres et traducteur agréé (italien > anglais). Il a traduit son premier livre, The Struggle against Blindness (La lotta contro la cecità ou La lutte contre la cécité) de Luciano Moretti, à peine neuf ans après avoir chevauché son premier vélo. Au cours de ses études universitaires, pendant son service militaire dans la Marine et tout au long de sa carrière d’administrateur d’université, il n’a cessé d’exercer en parallèle des missions de traducteur et d’interprète. Écrivain et traducteur à plein temps depuis 1998, il opte dès 2013 pour une vie en selle. Outre la traduction, il gagne sa vie grâce à des ateliers professionnels sur la gestion des affaires et l’organisation du travail et à la rédaction d’articles et de manuels pratiques pour travailleurs indépendants. Il intervient régulièrement dans des conférences sur la traduction et en tant que correcteur pour le compte du service des examens de l’Association américaine des traducteurs (ATA). Dans son blog, il passe en revue les défis auxquels est confronté celui qui choisit une vie de travailleur nomade. Pour visiter son site web, cliquez ici.

 

Traduction rédactionnelle : repenser les partis-pris, oser le naturel

« Challenging Assumptions: Avoid a Stilted Style »

Invité à endosser un rôle de rédacteur, le traducteur ne saurait se cantonner dans la littéralité. C’est l’appel à l’action qu’a lancé Marc Lambert, traducteur-réviseur à CPA Canada (Montréal) aux congressistes de l’ATA, réunis à La Nouvelle-Orléans en octobre 2018. 

Par Marc Lambert

Rester traducteur, prudemment, ou devenir rédacteur ? Voilà la question que j’ai posée au dernier rendez-vous de l’ATA à La Nouvelle-Orléans, en octobre 2018. J’y proposais de jeter aux orties la méthode classique, qui veut qu’on se plie aux contraintes d’un suivi attentif – voire maniaque – de la syntaxe de départ, de l’ordre des idées, des moindres détails de l’original. Je nous invitais tous à plutôt prendre du recul afin d’aborder le travail sous l’angle de l’adaptation notionnelle, conceptuelle, en situation de communication.

Bref, là où le contexte l’autorise, repensons la démarche et osons l’optique rédactionnelle. Un geste qui passe par une prise de risque. Il faut s’approprier le texte, se dire : si j’avais moi-même eu à formuler ce message, dans ma propre langue, dans ce contexte, qu’aurais-je écrit? Quels éléments aurais-je ajoutés, retranchés? Comment m’y serais-je pris pour exprimer l’essentiel, sans tourner autour du mot, pour convaincre, renseigner, mobiliser?

Je vous propose ici de passer en revue trois exemples. Je vous soumets un fragment anglais, suivi d’une traduction correcte et fidèle. C’est déjà quelque chose, direz-vous. Quoique. Et le rythme, la fluidité, la vigueur? J’ai donc remanié la version d’origine pour viser la concision, l’allégement, la fonctionnalité.

Voyons le premier cas problème. Pour « New Study Shows Entrepreneurs Are at Risk of Fraud », on lisait : « Une nouvelle étude montre que les entrepreneurs risquent d’être victimes de fraude ». Traduction impeccable, qui saura réjouir les insomniaques, charmés par sa verbosité soporifique. C’est un titre d’article ! Tout de même. Alors, plongeons : « Fraude : l’entrepreneur, proie facile ». Et de un.

Aventurons-nous dans un autre registre : « During your stay in Boston, we will be here to help you with any needs, concerns or questions you might have. » Vite, sortons nos dictionnaires. Appliquons-nous, crispés sur notre clavier : « Pendant votre séjour à Boston, nous serons là pour vous aider en cas de besoin ou pour répondre à vos préoccupations ou questions. » Soupir. Entre superflu et superfétatoire, mon cœur balance. Faut-il vraiment en dire autant? Proposons : « Pendant votre séjour, nous serons à votre entière disposition. » C’est largement suffisant. Et de deux.

Pour conclure : « Out of a job? Job seekers need to learn how to be innovative and creative, and think outside the box. » Derechef, pusillanimes, on colle, on courbe l’échine, on s’asservit : « Vous êtes à la recherche d’un travail? Les demandeurs d’emploi doivent apprendre à faire preuve d’innovation et de créativité, et savoir sortir des sentiers battus. » Il faut de l’inspiration, du talent, que dis-je, du génie pour réussir à délayer autant. Biffons, raturons sans merci : « En recherche d’emploi? Innovez, sortez des sentiers battus. » Et de trois.

En conclusion, je suis convaincu que vous aurez trouvé l’exercice salutaire, pour redécouvrir la rédactrice – le rédacteur – qui sommeille en vous, histoire de mieux vous outiller. Arrêtez, je sais, nous n’aurons pas toujours la latitude voulue pour prendre un libre envol, bridés sous le carcan de mille et une nécessités. Mais je nous invite quand même à oser. Et à repartir, la plume légère, pour éviter lourdeurs et maladresses.

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Marc Lambert est traducteur-réviseur à CPA Canada (Comptables professionnels agréés du Canada) à Montréal (Québec). Il enseigne à l’école Magistrad et a participé aux congrès « On traduit à… » (Canada, France, Royaume-Uni).

Proust Questionnaire – feat. Ben Karl

ata-fld-newsletter-logo[Editor’s note: This is my last post as the editor of À Propos. I am stepping down in order to focus on my upcoming duties as Assistant Administrator of the French Language Division. The FLD is proud to announce that Ben Karl will be taking over as editor-in-chief as of our Annual Division Meeting on Thursday, October 25 at 12:30 PM, held as part of the ATA conference in New Orleans. Welcome to the team, Ben! –Andie Ho]

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Ben Karl, MBA, CT is a French and Mandarin to English translator based in Reno, Nevada who specializes in marketing, financial, and creative content. Visit his blog, Ben Translates, or connect with him on Twitter and LinkedIn.

How did you get involved in translation?

I knew I wanted to be a translator even as a teenager. I pursued an undergraduate degree in lettres et traduction françaises, which was very well rounded in terms of theory and stylistics, but not so useful in terms of real, practical application (my instructors never once mentioned CAT tools, for example). I also studied Chinese, so I moved to China after university and continued my language studies there for two years before moving back to the US. I found work as a project manager at one of the top three LSPs, and just over five years ago, I transitioned to freelancing. I haven’t looked back!

What subject areas do you translate?

I focus on financial, corporate communications, and marketing. Three years ago, I decided that I wanted to up my game and my subject-matter expertise, so I went back to school for an MBA. It was a really invaluable experience for me, not only as a translator, but also as a business owner. Most of us are not business-minded people (we’re language people!), so learning about business in such a rigorous environment was really eye-opening and useful.

What’s your favorite word or phrase in French or English?

I’ve always loved the expression Il ne faut pas mettre le doigt entre l’arbre et l’écorce. I find it elicits such a beautiful image. My favorite English words are cahoots (back when I was little, I would always picture two owls talking secretively to each other) and slough (i.e. the verb slʌf, not the noun slu), which has a great sound and also elicits a great mental picture, especially when used figuratively.

Do you have a favorite French or English book?

My favorite book of all time is The Master and Margarita, by Mikhail Bulgakov (I love the Pevear–Volokhonsky translation), but it’s neither an English nor a French book! When I try to think of my favorite books or movies, my mind always seems to settle on something I’ve seen or read recently. I was very shaken and moved by En finir avec Eddy Bellegueule by Edouard Louis and have also really enjoyed Joël Dicker’s page-turners La Vérité sur l’affaire Harry Quebert and Le livre des Baltimore. Reading about an America imagined by a Swiss author is fascinating and very entertaining! Translating a book like that would definitely be my dream project.

Tell us something surprising about yourself.

I have a twin sister! Not only that, we were among the first IVF babies born in the United States and were featured in the New York Times as infants. She also speaks Danish, which I’ve always thought is really cool.

International Translation Day 2018: You’re Invited!

ata-fld-newsletter-logoThe following is a reprint of an email blast sent out by Jamie Hartz at Tilde Language and Molly Yurick at Yurick Translations.

Let’s make this year’s International Translation Day all about reaching out and raising awareness of our professions. We can change the way the world views translators and interpreters, but we need your help to do it!

What’s the plan?

On Friday, September 28, the American Translators Association (ATA) will be unveiling a series of six infographics intended to answer frequently asked questions about translation and interpreting. From the difference between translation and interpreting to why it’s important to use a professional for language service needs, the infographics will help get the word out about our profession.

I’m in. What do I need to do?

Follow ATA on social media and share, retweet, and repin their posts throughout the day on Friday, September 28 [ Facebook | Twitter | LinkedIn | Instagram | Pinterest ]

Fellow translators and interpreters may wish to find out if your local ATA Chapter or affiliated group will be hosting a gathering to celebrate translators and interpreters; if not, consider hosting one yourself! ITD is also a great opportunity to schedule a School Outreach presentation. Now is the time to teach the next generation of translators and interpreters about our exciting and growing profession. Materials and inspiration can be found at the School Outreach webpage.

What’s the big deal?

Our goal is to use the platform of ITD 2018 to raise awareness for the profession within our personal networks using this social media blitz. We have an incredible opportunity to change the way the world views translators and interpreters just by sharing more about our jobs. Answering these simple questions and debunking misunderstandings about translation and interpreting will help pave the way for a better future for our profession, and it can start right here in our own backyards. So mark your calendars, follow ATA on social media, and help spread the word by participating in the blitz on Friday, September 28, 2018!

Best,

Jamie Hartz and Molly Yurick

Sessions by FLD Members at ATA59

The FLD will be well represented when it comes to speakers at this year’s ATA conference in New Orleans. Here are the FLD members that will be speaking:

Congratulations all!