Traduire inclusif en ressources humaines

Photo : Unsplash

Par Laurence Jay-Rayon Ibrahim Aibo, PhD

Bonjour à toustes !

Si la lecture de cette formule de politesse n’a provoqué chez vous ni embolie gazeuse ni violente allergie, vous pouvez continuer à lire le reste de cet article. Âmes résistantes au changement, s’abstenir.

La représentativité constitue un enjeu majeur en ressources humaines. Que l’on traduise une offre d’emploi, une politique d’entreprise ou une nouvelle directive, il s’agit de permettre à tout le monde (et non « à chacun », tournure genrée) de se reconnaître et de se projeter dans un texte. À une époque où les entreprises investissent des sommes considérables dans leur image et veillent à assurer une meilleure parité des genres sur leurs visuels, il est de bon ton — et grand temps — que les textes que nous traduisons soient à la hauteur.

« Aujourd’hui, une offre d’emploi rédigée uniquement avec un masculin générique (par exemple, informaticien recherché) pourrait être perçue comme sexiste. Un texte qui s’adresse à un lectorat mixte, ou qui concerne des hommes et des femmes, peut être rédigé de manière à ce que les deux sexes s’y trouvent équitablement représentés. » (Druide. « Rédaction inclusive ». Points de langue. Avril 2020.)

Ceci n’est pas plus une stratégie

« Dans ce texte, le masculin englobe les deux genres et est utilisé pour alléger le texte. »

Bien entendu, la foudre ne s’abattra pas sur vous si vous utilisez encore cette formule ô combien pratique (« je n’ai pas à m’embêter et puis on a toujours fait comme ça ![1] »), mais, progressivement, votre clientèle exigera de vous, spécialistes de la langue, des solutions. « En français, l’identité de genre des personnes et le genre grammatical, féminin ou masculin, sont étroitement associés. » (OQLF, Banque de dépannage linguistique)

Force est de constater que toutes les régions francophones n’en sont pas au même stade de réflexion. Le Québec a, très tôt, commencé à se pencher sérieusement sur le sujet. Il n’est donc pas surprenant de trouver une pléthore de recommandations, de guides et de suggestions linguistiques en matière de rédaction inclusive au Québec. En France, l’indifférence et la résistance des autorités linguistiques et de certaines institutions ont considérablement ralenti la créativité linguistique. Aujourd’hui, cependant, personne ne veut être en reste et la plupart des pays francophones d’Europe ont emboîté le pas au Québec, à des degrés différents.

Dans ce qui suit, je présenterai quelques stratégies toutes simples pouvant être appliquées aux textes de ressources humaines que nous traduisons de l’anglais au français, langue qui marque plus fortement le genre que l’anglais et dont l’évolution se heurte à des résistances de tous genres. Partant du principe que la traduction est une forme de rédaction contrainte, les mots « rédaction » et « rédiger » utilisés ci‑dessous engloberont automatiquement l’activité de traduction. Je précise que ce billet n’a aucune prétention à effectuer un recensement exhaustif de toutes les ressources des régions francophones évoquées.

Le Petit Robert en ligne précise que l’écriture inclusive s’efforce « d’assurer une représentation égale des hommes et des femmes dans les textes. » Aussitôt dit, aussitôt fait ? Pas si vite, pas si simple. Féminiser un texte consiste à utiliser des formes féminines en le rédigeant, ce qui peut passer par la féminisation des noms de professions (informaticien ou informaticienne, informaticien(-ne), informaticien·ne) ou par le choix de certaines formes grammaticales (tous et toutes). On reviendra sur le choix des formes à notre disposition dans quelques instants. L’écriture épicène, c’est-à-dire qui ne varie pas en fonction du genre, constitue l’une des autres stratégies pouvant être mises en œuvre. « Le nom journaliste, l’adjectif pauvre et le pronom je sont épicènes. » (Dictionnaire Usito). La prolifération récente des guides et manuels d’écriture épicène montre que cette stratégie est aujourd’hui recommandée partout et par tout le monde, car elle permet d’alléger le texte sans imposer de changement et, par conséquent, sans provoquer de résistance audit changement.

Examinons quelques stratégies de rédaction équitable, puis quelques exemples de stratégies de rédaction épicène.

Doublets

  • Les conseillers et les conseillères

Alternance de désignations à caractère dit « générique »

  • Utiliser à tour de rôle « infirmier » et « infirmière »

Accord de proximité

  • Les rédacteurs et rédactrices sont préparées.
  • Les rédactrices et rédacteurs sont préparés.

Notons au passage que l’accord de proximité est encore loin de faire l’unanimité et qu’il est encore difficile, dans le milieu de la traduction, de le proposer à sa clientèle, bien que la règle d’accord du masculin générique n’ait pas toujours existé. En effet, l’accord de proximité a été appliqué dans la langue française pendant plusieurs siècles.

L’utilisation de la troncation, encore appelée doublets abrégés, constitue une autre stratégie d’équité linguistique, dont les formes préconisées varient en fonction des sphères géographiques et des préférences personnelles. L’auteur·e de l’article « Rédaction inclusive » publié dans Points de langue en avril 2020 conseille de les réserver « à des contextes exceptionnels où l’espace manque (tableaux, formulaires) et où aucune solution de rechange n’est possible », et propose un classement des formes de troncation en fonction de leur « nuisance croissante », dont voici la distribution :

« adjoint(e)s
résident·e·s
salarié[é]s
plombier/ière/s
réviseur-euse-s
étudiantEs
lecteur.trice.s »

La troncation avec point médian, comme dans « les candidat·e·s » ou « les candidat·es » (notons que la seconde formule, avec point médian unique où la marque du pluriel est accolée à la marque du féminin, semble être aujourd’hui davantage préconisée que la première), est beaucoup utilisée en sciences sociales et dans la presse française. Les doublets abrégés, comme dans « autorisation du (de la) directeur(‑trice) » ou « signature du [de la] sauveteur[-euse] », sont préconisés par l’Office québécois de la langue française (OQLF). Le Bureau de la traduction, au Canada, déconseille fortement tout signe de troncation, position assez problématique lorsque l’on traduit un texte avec de fortes contraintes spatiales, tel qu’un formulaire, et que des doublets complets ou une tournure épicène sont impossibles. Avant d’aller plus loin, précisons que les partisans du point médian font valoir que ce signe typographique était disponible, au sens de « pas encore pris », tandis que le point traditionnel marque la fin d’une phrase, que les parenthèses indiquent un propos secondaire (connotation problématique lorsque l’objectif désiré est l’équité), que la barre oblique fait référence à la division et que le tiret est déjà utilisé pour le trait d’union (dont la connotation est cependant nettement moins problématique que les parenthèses).

Qui fait quoi ?

Au Québec, la plupart des universités publient des guides sur la féminisation et sur la rédaction inclusive. L’Office québécois de la langue française, le Bureau de la traduction et Druide, l’entreprise de services linguistiques qui est à l’origine du logiciel Antidote, mais aussi du blogue Points de langue, offrent une pléthore de ressources, dont certaines figurent dans la liste de références qui suit cet article.

En France, les multiples résistances de l’Académie française ont considérablement retardé l’entérinement de la féminisation des noms de métier. L’écriture épicène et la troncation avec point médian sont aujourd’hui préconisées par certains organismes publics, dont le Haut Conseil à l’Égalité, qui publie un guide pratique intitulé Pour une communication publique sans stéréotype de sexe. Le point médian semble être rentré dans les mœurs de certaines rédactions et l’agence de communication Mots-clés publie un Manuel d’écriture inclusive recommandé dans certaines universités françaises.

En Suisse, des efforts conséquents ont été déployés en la matière, notamment par l’Université de Genève (Guide romand d’aide à la rédaction administrative et législative épicène) et par le Canton de Vaud (« Exemples et conseils pour la rédaction épicène »).

Quelques solutions toutes simples en ressources humaines

On trouvera ci-dessous quelques suggestions de traductions neutres ou épicènes propres au domaine des ressources humaines :

Le personnel, le personnel salarié (employees)

Cadre, direction, responsable, supérieur·e, dirigeant·e (Manager/management/supervisor)

La clientèle (clients)

La main-d’œuvre (workers, workforce)

L’effectif (workforce)

Les collègues (coworkers)

Le corps enseignant (professors)

Son ou sa supérieur·e (their supervisor)

Son ou sa responsable (their supervisor)

La personne

  • La personne salariée (employee)
  • La nouvelle recrue (new employee)

La personne, cette formidable désignation

Le mot épicène « personne » constitue une stratégie d’écriture aussi simple qu’efficace, comme l’illustrent les quelques exemples qui suivent.

Droits de la personne (Droits de l’homme)

Exemples d’utilisation du mot « personne » au Québec et au Canada :

  • Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (QC)
  • Charte des droits et libertés de la personne (QC)
  • Tribunal des droits de la personne (QC)
  • Loi canadienne sur les droits de la personne (CA)

Cet extrait de la Trousse d’accueil et d’intégration en emploi des libraires publiée par le Conseil québécois des ressources humaines en culture fait une belle démonstration de la simplicité d’utilisation de l’écriture épicène en ressources humaines[2].

« On peut saisir la culture organisationnelle d’une librairie à partir du choix du fonds de livres, des livres qui sont mis en évidence, des caractéristiques des personnes sélectionnées pour y travailler, de la nature des conseils prodigués à la clientèle. »

  • Toute entreprise a avantage à définir de manière précise les conditions de travail des personnes qu’elle embauche.
  • Conseiller la clientèle sur des choix possibles de lecture et répondre à des demandes particulières. Écouter attentivement la demande formulée par la personne.
  • Soumettre à la personne responsable des achats dans la librairie la liste des livres à acheter.
  • L’employeur[3] peut effectuer une retenue sur le salaire si elle est consécutive à une loi, un règlement, une ordonnance du tribunal, une convention collective, un décret ou un régime de retraite à adhésion obligatoire. Il doit obtenir un consentement écrit de la part de la personne salariée pour toute autre retenue. »

L’utilisation de noms collectifs (clientèle, auditoire), du nom des services d’une entreprise (la direction, la comptabilité, le service du personnel) ou de mots épicènes (spécialiste, bénévole, collègue) permet de facilement dégenrer le texte. On retrouve d’ailleurs souvent ces stratégies d’écriture dans la presse de langue française, qui évoque « le milieu de la traduction », « le patronat », « la rédaction », etc.

Le Canton de Vaud, dans son excellent « Exemples et conseils pour la rédaction épicène », propose quelques trucs fort astucieux en matière de tournures non personnelles. Il s’agit ici de mettre l’accent non pas sur la personne en elle-même, mais plutôt sur son autorité, sa compétence, son activité ou son état, éléments d’ailleurs beaucoup plus pertinents que le genre en milieu de travail.

  • Date de naissance (plutôt que « Né/Née le… »).
  • Le tribunal fixe les sanctions de sorte que… (plutôt que « Le juge fixe »).
  • Les secours sont arrivés (plutôt que « Les sauveteurs… »).
  • En cas de blessure, ne pas laisser l’élève sans surveillance (plutôt que « ne pas laisser l’élève blessé seul »).

Le Manuel d’écriture inclusive de l’agence Mots-Clés illustre les possibles à partir de la déclinaison suivante :

Formulation genrée initiale :

« Merci à tous d’être à leurs côtés. »

Formulation inclusive fléchie :

« Merci à tous et à toutes d’être à leurs côtés. »

Formulations inclusives épicènes :

  • « Merci d’être à leurs côtés[4]. »
  • « Merci à vous d’être à leurs côtés. »
  • « Merci à tout le monde d’être à leurs côtés. »
  • « Merci à l’ensemble de nos collègues d’être à leurs côtés. »

Au-delà des tournures ci-dessus, assorties de degrés d’économie variables, les spécialistes de la langue que nous sommes disposent d’une autre tournure, très économique, mais nouvelle. Les personnes présentant une résistance naturelle au changement sont susceptibles de sursauter. Cependant, posons‑nous en toute honnêteté la question essentielle : qui ne comprend pas le sens de « Merci à toustes » ?

Il en va de même pour les pronoms non binaires « iel » et « iels », qui sont les formes les plus fréquemment utilisées pour traduire en français le « they » non binaire, même si quelques variations orthographiques sont parfois observées (« ielle » et « ielles »). Bien que ces pronoms n’aient fait leur apparition que tout récemment, ils se comprennent parfaitement en contexte.

Progressivement, les textes que nous traduirons en ressources humaines reflèteront une volonté d’intégration de toutes les personnes, au-delà du masculin générique et du binaire traditionnel. La langue doit suivre, y compris la nôtre, et elle suit déjà. Il suffit d’observer son usage actuel pour s’en rendre compte. Il est donc important de pouvoir être force de proposition vis-à-vis de notre clientèle. Par ailleurs, en mettant en avant cette compétence, nous nous dotons d’un atout supplémentaire de taille, qui ajoute de la valeur aux services que nous offrons.

Merci à toustes de votre attention.

[1] Oui, la terre était plate aussi pendant longtemps.

[2] Caractères gras ajoutés par l’auteure.

[3] « Employeur » est ici utilisé au sens de personne morale (entité juridique), et non de personne physique.

[4] Palme de la tournure économique.

Photo : Laurence Ibrahim Aibo

Laurence Jay-Rayon Ibrahim Aibo est titulaire d’une maîtrise et d’un doctorat en traduction de l’Université de Montréal. Elle est traductrice agréée par l’OTTIAQ, au Québec, et interprète médicale agréée par la CCHI, aux États-Unis. Elle exerce depuis une trentaine d’années et a commencé sa carrière en Europe, puis en Afrique avant de se tourner vers les Amériques. Aujourd’hui, elle enseigne la traduction à l’école de traduction Magistrad, à Québec, et l’interprétation et la traduction à l’Université du Massachusetts Amherst. Ses domaines de spécialisation comprennent le secteur médical, les ressources humaines, les sciences humaines et sociales, la culture et le sous-titrage. Elle dirige le projet de traduction d’archives coloniales intitulé Colony in Crisis in Haitian Creole et sa première monographie, The Politics of Transaltion Sound Motif in African Fiction, est sortie en mars 2020 chez John Benjamins Publishing. Coordonnées : laurence@intofrenchtranslations.com | https://intofrenchtranslations.com/home/

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Liste de références

ARTICLES

Auteur anonyme. « La bataille de l’écriture épicène ». https://cursus.edu/articles/43843/la-bataille-de-lecriture-epicene. Thot Cursus. 7 octobre 2020.

Auteur anonyme. « Rédaction inclusive ». Points de langue. Druide. Avril 2020. https://www.druide.com/fr/enquetes/redaction-inclusive

Bruno. « Pourquoi utilise-t-on le point milieu dans l’écriture inclusive ? Le Figaro, 23 novembre 2017 https://leconjugueur.lefigaro.fr/blog/point-milieu-ecriture-inclusive/#:~:text=Le%20point%20milieu%20(aussi%20appel%C3%A9,%C3%A0%20la%20place%20des%20espaces.

Eschapasse, Baudouin. « Écriture inclusive, on caricature le débat ». Le Point, 29 octobre 2017. https://www.lepoint.fr/societe/ecriture-inclusive-on-caricature-le-debat-27-10-2017-2167914_23.php

DICTIONNAIRES SPÉCIALISÉS

James, Christopher, et Antoine Tirard. Dictionnaire des Ressources humaines : français-anglais/Dictionary of Human Resources: English-French. 4e édition. Rueil-Malmaison : Éditions Liaisons, 2009.

Ménard, Louis. Dictionnaire de la comptabilité et de la gestion financière. Version numérique 3.1. Institut canadien des comptables agréés, 2014. [Une nouvelle version numérique sort en décembre 2020]

Peretti, Jean-Marie. Dictionnaire des Ressources humaines. 7e édition. Paris : Vuibert, 2015.

DOCUMENTS TYPES ET GUIDES DE RÉFÉRENCE EN FRANÇAIS

Agences Mots-Clés (France). Manuel d’écriture inclusive. https://www.motscles.net/ecriture-inclusive

Association Divergenres. https://divergenres.org/regles-de-grammaire-neutre-et-inclusive/

Haut Conseil à l’Égalité (France). Guide pratique pour une communication publique sans stéréotype de sexe. https://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/stereotypes-et-roles-sociaux/bibliographie/

Conseil québécois des ressources humaines en culture. Trousse d’accueil et d’intégration en emploi des libraires

Canton de Vaud (Suisse). « Exemples et conseils pour la rédaction épicène ». https://www.vd.ch/guide-typo3/les-principes-de-redaction/redaction-egalitaire/exemples-et-conseils-pour-la-redaction-epicene/

Université de Genève (Suisse). Guide romand d’aide à la rédaction administrative et législative épicène. https://www.unige.ch/rectorat/egalite/files/9314/0353/2716/charte_epicene_GE_ecrire_genres.pdf

LEXIQUES, GLOSSAIRES, RECOMMANDATIONS AU QUÉBEC ET AU CANADA

Office québécois de la langue française. Articles sur la féminisation et la rédaction épicène.

Office québécois de la langue française. Formation sur la rédaction épicène. (2018)

Bureau de la traduction. Recommandations sur l’écriture inclusive dans la correspondance

Bureau de la traduction. Lexique sur la diversité sexuelle et de genre : https://www.btb.termiumplus.gc.ca/publications/diversite-diversity-fra.html?fbclid=IwAR34q_vFMc4vVSngX9RxO_mYLTvmlbz3sHP78y3igMctQVjyBVJDKj-eU8w

 

Polishing the Style of Your French-to-English Translations

Photo credit: Khunkorn Laowisit via Pexels

By Kate Deimling

How do we know if a translation is good? Most people probably think of accuracy first, but we shouldn’t forget about style. Of course, a translation must accurately reflect the meaning of the source. But the way it expresses this meaning is also important.

Photo credit: Vitor Koshimoto via Pexels

The style should always be tailored to the context and the audience: a marketing text needs a certain kind of writing, while an international development report requires a very different tone. Style is especially important for writing that wants to inform and convince: to convince someone to buy something, to convince someone of an argument, or simply to convince them to continue reading! After all, the reader will close the book or navigate away from the screen if they don’t feel engaged.

Here are some translation strategies for dealing with common features of French style, along with tips for efficient revision. For this post, I’ve cherry-picked points from a talk I gave at the October 2020 virtual ATA conference. Examples are all from my own translations.

Creating Contrast with Si

Si is a very common connector word in French that can be translated a variety of ways. When si is used for contrast, the word “if” is a lot weaker in English, and alternatives will make a stronger impression. Here’s an example:

French: Si la Baigneuse est un sujet traditionnel de la peinture et de la sculpture, Picasso l’investit d’une manière toute singulière. 

Photo credit: Fiskhumla (Creative Commons license via Wikimedia)

English translation 1: While the bather is a traditional subject in painting and sculpture, Picasso treated it in a very unique way.

English translation 2: Although the bather is a traditional subject painting and sculpture, Picasso treated it in a very unique way.

English translation 3: The bather is a traditional subject in painting and sculpture, but Picasso treated it in a very unique way.

These are all acceptable choices for translating “si,” though the second two versions are probably more common in US English.

Don’t “Bury the Lede”

Photo credit: Elizaveta Kozorezova via Pexels

“Burying the lede” means hiding the most important information later in the news story, instead of emphasizing it at the beginning. Here’s an example where the translator should move the essential information to the front of the sentence in English:

French: Au fil des années, sous l’impulsion de ses directeurs et de ses ingénieurs qui, sous l’influence du terrain et des chantiers, ont créé leur propre champ de recherche, le LRMH a grandi.

English translation: The LRMH has grown over the years, spurred on by its directors and engineers who have created their own field of research through fieldwork and major projects.

Reordering sentences improves the translation more often than you might think. Here’s a sentence from a report on young people and the internet. It took me some time to figure out how I wanted to rework it for a stronger effect in English:

Photo credit: Sharon McCutcheon via Pexels

French: La nécessité de mieux comprendre le rapport des jeunes à Internet, aux plateformes et aux réseaux sociaux apparaît d’autant plus forte dans la période actuelle où les mesures de confinement liées à la crise du Covid-19 impliquent une utilisation plus grande des outils numériques.

My initial translation followed the French sentence structure:

English translation 1: The need to better understand young people’s relationship to the internet, social media, and online platforms appears even more crucial in the current period, when isolation measures due to the Covid-19 crisis involve increased use of digital tools.

When revising, I thought this sounded a bit stilted. So, I asked myself: how would this sentence read if I saw it in an English-language report? I decided to rearrange the relationship between the two key elements: “in the current period” and “even more crucial.” This is what I came up with:

English translation 2: Today, when isolation measures in response to the Covid-19 crisis have increased the use of digital technology, it is more crucial than ever to understand young people’s relationship to the internet and social media.

What’s the Best Way to Revise for Style?

Photo credit: Ketut Subiyanto via Pexels

Does this mean we should revise our translations over and over again to perfect their style? No. With tight deadlines and a demanding workflow, this just isn’t practical. Plus, you can tinker with a translation forever without coming up with a single “right” version. So, how can you approach revising in a way that’s both effective and efficient?

Here are a few tips:

  • If time allows, set your translation aside and revise it later when you can take a fresh look at it and catch any phrasing that sounds awkward.
  • Read over your translation while putting the source text aside. Read aloud to check for readability. This can help catch proofreading errors too!
  • Make stylistic changes in the context of surrounding sentences. For instance, instead of repeating the conjunction “but” in two adjacent sentences, rephrase one sentence with “although.”

Extra Tips

Photo credit: Ketut Subiyanto via Pexels
  • Know yourself and your tendencies!
  • If you translate fast, you may have produced an overly literal translation. Make sure to set the translation aside and read it afresh when revising. This will help you focus on issues of style.
  • If you tend to be a perfectionist, estimate how long revising should take. (You’ll need to come up with your own sense of this timing, based on the fee for the job, client expectations, the purpose of the translation, and so on.) Then set a timer. Check the timer and pace yourself as you revise so that you don’t spend too long on any one section.

Now you’re ready to polish those translations until they shine!

 

Kate Deimling

An ATA-certified French-to-English translator, Kate Deimling loves learning new things, whether she’s translating a museum audioguide or a report on climate change or writing copy about gemstone jewelry. She holds a Ph.D. in French and previously worked as a French professor and an art journalist. She has translated six books and her volunteer activities include serving on the PR committee of the ATA and directing the mentoring program of the New York Circle of Translators, an ATA chapter. In her free time, she enjoys reading, writing, cooking, and playing word games. You can find her online at katedeimling.com.

FLD Continuing Education Series – Episode 16 – Recapping ATA61

Welcome to the 17th episode of the French Language Division’s Continuing Education Series. In today’s episode, Podcast Host Cathy-Eitel Nzume and Andie Ho, the new FLD Administrator, recap ATA61, discuss new FLD developments, and let you know how to keep abreast of FLD announcements.

Cathy-Eitel Nzume is a certified French to English and English to French Court Interpreter, translator, Department of State Certified Linguist and Legal professional. She holds a Master’s degree in International and American law from Howard University, as well as a Master’s degree in European and International law from the University of Amiens, France. She grew up in her beloved country of origin, Cameroon that she left to study abroad. She specializes in legal and conference Interpreting as well as legal and financial translation. You can find her on LinkedIn at https://www.linkedin.com/in/cathyeitelnzume/ or on Twitter at @CathyENzume.

Andie Ho is a certified French to English translator specializing in the food industry. She has a Master’s in Translation from Kent State University and is based in the Houston area. Visit her website at www.andiehotranslations.com or find her on Twitter at @JHawkTranslator.

HOW TO LISTEN

SOUNDCLOUD: You may listen to or download Episode 17, and our previous episodes, on Soundcloud here.

ITUNES: This episode, and our previous episodes are available on iTunes here. You can subscribe or listen online.

For SoundCloud and iTunes:

Welcome to the 16th episode of the French Language Division’s Continuing Education Series. In today’s episode, Cathy-Eitel Nzume welcomes Jenn Mercer and Andie Ho to discuss the State of the FLD and the upcoming ATA Conference that may or may not be in Boston. For more information about our podcast, please visit the French Language Division’s website here: www.ata-divisions.org/FLD/index.php/category/podcast.

Preview of the French track at #ATA61

Virtual conference
Photo Credit: Unsplash

By the FLD team

ATA61 is right around the corner! Below you will find a preview of all the sessions in the French track. Remember that ATA-certified translators can earn one CEP for each hour of conference sessions attended, up to a maximum of 10 CEPs. Plus, all the sessions will be recorded and made available to attendees after the conference, so you won’t miss a thing!

Mastering Cultural Nuances in French: Identifying and Translating Regionalisms

Natalie Pavey, CT

This session will focus on increasing your awareness of regional variations of French and identifying when a construction is characteristic of a specific geographic area. It will also propose strategies for translating region-specific vocabulary, expressions, idioms, and colloquialisms to capture the richness of the French language in your translations. Examples will be used to demonstrate how cultural awareness, local knowledge, and a solid understanding of standard French all come into play when attempting to retain local color in the target language.

Thursday, October 22 from 5:00 p.m.–6:00 p.m. EDT

Who’s Afraid of DeepL?

Dirk Siepmann

Machine translation (MT) tools like DeepL have become a significant concern to the translation industry. Clients either turn away from professional translators, assuming that DeepL will do the job just as well, or they submit a machine-translated text for post-editing, blithely unaware that this may be more time-consuming than translating from scratch. This session will examine the strengths and weaknesses of DeepL and suggest strategies for post-editing. It will demonstrate that fully automated high-quality MT is still out of reach. In what ways does the machine either assist or mislead translators, and when to do without it? Presented with examples from German and French.

Friday, October 23 from 2:00 p.m.–3:00 p.m. EDT

Style is Everything: Tips for Polishing Your French>English Translations

Kate Deimling, CT

This session will examine various aspects of French style and discuss approaches to translating them into well-written English. The goal is to identify problematic features in French while translating, instead of noticing stilted language while proofing the translation. Examples will come from various fields, including academic writing, journalism, international policy, and marketing. French style is more roundabout, whereas in English it’s important not to “bury the lede.” A main topic will be word order, including indications of time and place. The speaker will also discuss how to express emphasis and contrast. There will be an interactive portion for attendee contributions.

Friday, October 23 from 3:30 p.m.–4:30 p.m. EDT

French>English Official Document Translation: From Attestation to Zoologie

Samantha Mowry, CT

The translator of French>English official documents has to contend with dozens of document types (e.g., birth/death/marriage certificates, criminal record reports, academic transcripts/certificates/diplomas at all levels of education, report cards, and more). The challenges are multiplied by the more than 25 countries using French as a language of government and academic instruction. This session will focus on the terminology in this field, including solutions for stock phrases commonly found on civil records and academic documentation, ambiguous course names in specialized fields, and the differences in grading systems. The speaker will include a detailed take-home glossary.

Friday, October 23 from 5:00 p.m.–6:00 p.m. EDT

Inclusive English>French Translation for Human Resources in Francophone Europe and Canada

Laurence Jay-Rayon Ibrahim Aibo

Inclusive writing in human resources (HR) is now being recommended in Francophone Europe and Canada to address gender-based stereotypes and discrimination in the workplace. Translating from English into French, which is a gender-marked language, presents challenges when it comes to recreating an inclusive text. Attendees will learn about current recommendations for inclusive writing in Francophone Europe and Canada and gender-neutral strategies when translating HR materials into French. This session will be relevant to both English>French and French>English translators. Sample challenges and solutions will be discussed, and attendees will receive a handout with examples and resources.

Saturday, October 24 from 2:00 p.m.–3:00 p.m. EDT

Thanks in advance to all of the presenters—we can’t wait! If any of you are interested in turning your presentations into blog posts, you know where to find us!

It still isn’t too late to register for ATA’s first virtual conference! Head over to ata61.org/register/ to reserve your spot and “see” you all next week!

 

FLD Continuing Education Series – Episode 16 – State of the FLD 2020

Welcome to the 16th episode of the French Language Division’s Continuing Education Series. In today’s episode, Jenn Mercer (FLD Administrator) and Andie Ho (FLD Assistant Administrator) welcome our new Podcast Host, Cathy-E Nzume!

Cathy-Eitel Nzume is a certified French to English and English to French Court Interpreter, translator, Department of State Certified Linguist and Legal professional. She holds a Master’s degree in International and American law from Howard University, as well as a Master’s degree in European and International law from the University of Amiens, France. She grew up in her beloved country of origin, Cameroon that she left to study abroad. She specializes in legal and conference Interpreting as well as legal and financial translation. You can find her on LinkedIn at https://www.linkedin.com/in/cathyeitelnzume/ or on Twitter at https://twitter.com/cathyenzume

 

HOW TO LISTEN

SOUNDCLOUD: You may listen to or download Episode 16, and our previous episodes, on Soundcloud here.

ITUNES: This episode, and our previous episodes are available on iTunes here. You can subscribe or listen online.

For SoundCloud and iTunes:

Welcome to the 16th episode of the French Language Division’s Continuing Education Series. In today’s episode, Cathy-Eitel Nzume welcomes Jenn Mercer and Andie Ho to discuss the State of the FLD and the upcoming ATA Conference that may or may not be in Boston. For more information about our podcast, please visit the French Language Division’s website here: www.ata-divisions.org/FLD/index.php/category/podcast.

FLD Dinner in Palm Springs, CA for ATA 60, 2019

FRENCH LANGUAGE DIVISION DINNER AT ATA’S 60TH ANNUAL CONFERENCE

The French Language Division’s dinner at the 2019 Palm Springs conference will be held at Eight4Nine. We hope to see you there!
 
WHEN
Friday, October 25, 2019 at 7:00 p.m.
 
WHERE
Eight4Nine
849 N. Palm Canyon Dr.
Palm Springs, CA 92262
(760) 325-8490
http://eight4nine.com
 
PAYMENT AND RESERVATIONS

Price: $63.00 per person. This includes three-course dinner (see menu below), tax, and gratuity.
 
NOTE: All non-alcoholic and alcoholic beverages will be the diner’s responsibility and are *not* included.

Payment for the dinner must be made in advance by PayPal (https://www.paypal.com/us/home) to andie.n.ho@gmail.com and received, on or before Friday, October 18, or before the event sells out.

Please select the “send money to friends and family” option so that the FLD is not charged additional PayPal fees.

IMPORTANT NOTE: We do not provide refunds. You may sell or give your ticket to another conference attendee to attend in your place. If you do so, please notify us of the update, but the FLD does not provide refunds once a spot for the dinner has been purchased.

TRANSPORTATION
Eight4Nine where the FLD dinner is being held is located 1.2 miles (approximately 25 min walk) from the conference convention center. As this is farther than previous dinners, you may prefer to use Lyft or Uber.

QUESTIONS?
Contact us at divisionfld@atanet.org.
 
THE CONFERENCE
For information about the 60th Annual ATA Conference in Palm Springs, please visit http://www.atanet.org/conf/2019/.

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MENU
(you will choose your dishes the night of the event)
APPETIZER
Simple Green Salad
Hand-selected baby lettuces, fresh herbs, lemon vinaigrette, and rose petals. Gluten-free.
Avocado and Roasted Tomato Tart (vegetarian)
Vine-ripened cherry tomatoes, house-made ricotta, black garlic butter, fresh herbs, cracked pepper, toasted brioche
 
ENTRÉE
Cauliflower Steak and Purée
Walnut-caper salsa with Fresno chili, dried currants, served with lemon wedges. Gluten-free, vegan.
Grilled Scottish Steelhead
Fennel, orange, basil, crispy rice cake and arbequina olive oil. Gluten-free.
Beef Tenderloin
All-natural filet of beef, St. Agur blue cheese and red wine reduction, fingerling potatoes, roasted carrots. Gluten-free.

DESSERT
Peach Cardamom Crème Brûlée
Gelato or Sorbet

Note: Drinks are not included.
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Post-édition de traduction automatique : se méfier des apparences


Photo de Ramón Salinero, Unsplash

Par Guillaume Deneufbourg

Le présent article est directement inspiré d’une présentation orale donnée (en anglais) à l’occasion du Congrès annuel de l’American Translators Association, le 25 octobre 2018, à La Nouvelle-Orléans, Louisiane, USA. Le titre original de cette intervention était : « Don’t Trust the Machine : How Neural Persuasive Power Can Mislead Post-editors ».

L’arrivée de la traduction automatique neuronale (NMT) a provoqué en 2017 une mini-onde de choc dans le monde de la traduction professionnelle. Pratiquement du jour au lendemain, les traducteurs ont pris conscience que la machine pouvait, à tout le moins dans certaines combinaisons linguistiques et certains domaines, produire du contenu « utilisable ». Cette évolution a parallèlement alimenté bon nombre de fantasmes et de craintes dans le chef des « consommateurs » et des prestataires de services de traduction.

Dans le giron des associations professionnelles ou sur les réseaux sociaux, les réactions ont été – et sont encore – aussi nombreuses que passionnées. Entre commentaires alarmistes, jugements infondés et exemples confinant à l’absurde tirés de textes de Shakespeare, on constate que les professionnels de la traduction ne sont pas toujours bien informés des tenants et aboutissants de la traduction automatique et de la post-édition et que les avis émis, guidés par l’émotion, pèchent par manque d’information et de données objectives.

L’objectif de la présentation donnée lors du Congrès annuel de l’ATA en novembre 2018 à La Nouvelle-Orléans était de dépasser les attaques ad machinam que lancent les militants anti-MT sans véritable fondement et de mettre le doigt, à travers des données très concrètes, sur les avantages et les dangers du recours à la (post-édition de) traduction automatique dans un contexte professionnel. Ma présentation s’articulait en trois parties, avec une introduction sur la technologie (histoire, évolution, perception des différents acteurs du marché), la présentation des résultats de deux enquêtes menées à l’échelle européenne sur l’utilisation de la technologie, et l’exposé d’une étude de cas réalisée auprès de professionnels et d’étudiants.

Introduction

L’introduction retraçait brièvement l’histoire de la traduction automatique et présentait mon opinion personnelle sur la perception de la technologie par les différents acteurs du marché. J’ai ainsi expliqué, non sans une petite dose d’ironie et d’autodérision, les quatre « profils » que l’on retrouve sur le marché des traducteurs indépendants : 1. les partisans de la politique de l’autruche, adeptes des exemples shakespeariens évoqués plus haut, 2. les fatalistes, persuadés de la mort imminente de leur profession, 3. les fourbes, qui critiquent ouvertement la traduction automatique en public, mais qui l’utilisent en secret dans la quiétude de leur bureau (soit par facilité, soit par obligation), 4. l’utilisateur réfléchi, qui se pose systématiquement la question de la pertinence, en fonction du contexte d’utilisation (profil recommandé).

Il convient aussi de noter que les opinions sont très divergentes en fonction de la position des acteurs sur le marché. Un grand nombre de pratiques existent, allant des arnaques pures et simples des agences low-cost, qui tentent régulièrement de faire passer des textes traduits automatiquement pour des productions humaines, aux agences plus consciencieuses qui essaient de prendre le train en marche sans effrayer leurs précieuses ressources linguistiques, en passant par les étudiants et les formateurs en traduction, dont les pratiques d’apprentissage et d’enseignement sont bouleversées, doucement, mais sûrement, par l’arrivée de la technologie.

Ces constats indiquent qu’il règne une extrême confusion sur le marché, que ce soit parmi ses acteurs (traducteurs, clients, tiers) qu’au sujet du produit lui-même (confusion entre qualité du contenu brut et qualité du contenu post-édité, etc.). De cette confusion découle un grand besoin d’objectiver le débat et de pédagogie.

Quelques statistiques

La deuxième partie consistait à dispenser quelques données objectives sur l’utilisation réelle de la traduction automatique au sein du secteur. Pour ce faire, j’ai présenté les résultats de deux enquêtes menées en 2017 et 2018.

La première, « European Language Industry Survey », menée en 2017 par un ensemble d’organisations (Commission européenne (via le réseau EMT), Elia, GALA, EUATC et FIT Europe), indiquait entre autres que l’année 2017 avait été la toute première année dans l’histoire de la traduction où la proportion de professionnels (agences et traducteurs individuels) affirmant avoir déjà eu recours à la post-édition de traduction automatique avait dépassé la barre symbolique des 50%.

L’autre enquête présentée, menée par la Chambre Belge des Traducteurs et Interprètes en 2018, indiquait une réticence plus marquée des traducteurs individuels face à la technologie, mais avec un « potentiel d’évolution » non négligeable lié à la réponse « I might use it in the future ». Ces deux enquêtes montrent un recours exponentiel à la post-édition de traduction automatique par tous les acteurs du marché. Une tendance qui devrait se poursuivre à l’avenir.

Étude de cas

Après quelques rappels utiles sur les différents niveaux de post-édition (light/full) et une série d’explications sur les méthodologies employées, j’ai exposé les résultats d’une étude de cas menée auprès de 25 étudiants et de 10 professionnels, à qui j’ai présenté un discours de Barack Obama traduit avec le moteur DeepL. Les objectifs étaient : 1. aller au-delà des arguments présentés habituellement par les activistes anti-NMT, 2. analyser la qualité du contenu traduit automatiquement au moyen d’exemples concrets, 3. analyser les stratégies de post-édition employées par les étudiants et les professionnels, 4. analyser les différences d’approche vis-à-vis des deux niveaux de post-édition (Light post-editing : modification du strict nécessaire en évitant toute intervention stylistique ; Full post-editing : intervention maximale pour atteindre un niveau de qualité comparable à une traduction « humaine »).

L’espace qui m’est réservé ici ne me permettant pas de reprendre en détail les exemples présentés lors de la conférence, je me limiterai à l’exposé de deux cas jugés représentatifs.

1er exemple

Le premier exemple illustre bien la fluidité de la production NMT, avec une phrase « brute » qui semble de prime abord plutôt convaincante.

Néanmoins, on se rend compte en deuxième analyse que le passage « transformer ces réalisations en un cadre durable pour le progrès humain » ne veut pas dire grand-chose.

La logique de l’exercice de post-édition voudrait donc de laisser en l’état la phrase – qui reste compréhensible – au niveau Light post-editing (LPE), mais de la modifier au niveau Full post-editing (FPE).

L’étude de cas démontre deux phénomènes intéressants : 1. 80% des professionnels ont modifié cette phrase dès le niveau LPE, ce qui laisse penser que les professionnels, probablement moins familiarisés avec l’exercice, ne peuvent résister à la tentation de corriger une imperfection, même quand ils ne sont pas invités à le faire. À noter, à titre de comparaison, qu’aucun des étudiants n’a modifié ce segment. 2. Au niveau FPE, seuls 8% des étudiants ont modifié ce segment, alors que les objectifs de la tâche l’imposaient, puisque la phrase brute n’était pas conforme aux normes de qualité que l’on pourrait attendre d’une traduction humaine. Ce constat donne à penser que les étudiants ne sont soit pas conscients de la nécessité de modifier le segment et estiment que la traduction est suffisamment bonne, soit qu’ils en ont conscience, mais ne sont pas capables d’améliorer le texte (ou ne prennent pas la peine de le faire, se contentant du niveau produit par la machine (« we are all lazy humans »).

Ces deux tendances reviennent dans l’ensemble des segments concernés par ce cas de figure, où on constate que les étudiants interviennent beaucoup moins sur le texte, aux deux niveaux de post-édition, une attitude relativement bonne dans le cas du LPE, mais qui l’est beaucoup moins dans le cas du FPE.

2e exemple

Le deuxième exemple porte sur un segment contenant une erreur de sens (contre-sens/faux sens). Comme on peut le voir dans l’illustration qui suit, DeepL a traduit la collocation « to deliver justice to the terrorist network » par « pour rendre justice au réseau terroriste ». L’erreur vient du fait que l’expression « rendre justice » en français signifie le contraire de l’original anglais, à savoir « reconnaître les mérites de », « réparer le mal qui a été fait », etc.

L’exercice de post-édition voudrait donc qu’on modifie ici cette phrase dès le niveau Light post-editing, puisqu’il s’agit d’une erreur de sens relativement grave (même si nous sommes conscients que le contexte d’énonciation ne laisse planer aucun doute sur les intentions de Barack Obama). Nous dégageons à nouveau deux phénomènes : 1. Un seul étudiant sur les 25 a pris la peine de modifier cette phrase au niveau LPE, ce qui semble très peu compte tenu des objectifs précités. 2. 20% des professionnels ont laissé cette erreur au niveau Full post-editing (et 28% d’étudiants), ce qui semble élevé compte tenu de la gravité de l’erreur et du niveau d’expertise des post-éditeurs.

Ces deux données nous amènent à penser que les deux profils de traducteurs (étudiants et professionnels) ont été « trompés » par l’apparente fluidité du texte traduit automatiquement et sont ainsi passés à côté de cette erreur grossière.

À noter également que nous avions demandé à un « groupe contrôle » de 5 traducteurs professionnels de traduire un extrait de ce texte sans recourir à la NMT et qu’aucun n’a commis d’erreur de sens sur ce passage (ni d’ailleurs sur l’ensemble de l’extrait). Il semblerait donc que l’apparente fluidité d’une production automatique induise une sorte d’excès de confiance dans le chef des traducteurs, toutes expériences confondues, et favorise donc la présence résiduelle d’erreurs de sens moins visibles.

Conclusions

L’analyse de l’ensemble du texte nous permet de dégager les tendances et constats suivants. Tout d’abord, une différence très faible entre les deux niveaux de post-édition, ce qui indiquerait que les étudiants sont potentiellement de « meilleurs » candidats pour une tâche de LPE, mais qu’ils peinent en revanche à s’élever au niveau Full post-editing.

À l’inverse, les professionnels semblent potentiellement être de « meilleurs » candidats pour une tâche de FPE, mais interviennent de façon excessive lors de l’étape Light post-editing. De façon plus générale, on note ainsi que tous les traducteurs rencontrent des difficultés à faire la distinction entre les deux niveaux de post-édition, chacun à leur échelle. Ils semblent en outre induits en erreur par le pouvoir persuasif de la NMT et se laissent plus facilement tromper par l’apparente fluidité des traductions, même lorsque la machine commet de lourdes erreurs de sens.

Nous émettons également, dans nos conclusions, l’hypothèse d’un rapport généralement inversement proportionnel entre la gravité des erreurs commises par la machine et l’effort cognitif nécessaire pour les corriger.

Ainsi, pour prendre un exemple volontairement caricatural, un contre-sens (gravité élevée) qui serait lié à l’oubli d’une négation pourra se corriger en quelques secondes en ajoutant les mots « ne… pas » à la phrase (effort faible). En revanche, des phrases bancales sur le plan stylistique (gravité faible) nécessiteront le plus souvent une reformulation de l’ensemble de la phrase (effort élevé). Cette tendance pourrait selon nous encourager les post-éditeurs à laisser les phrases en l’état lorsqu’elles sont borderline. Cette hypothèse pourrait faire l’objet d’une prochaine étude de cas.

Conclusions générales

S’agissant des conclusions générales de la présentation, j’ai souhaité insister sur les éléments suivants, en guise de takeaways. 1. Un recours exponentiel sur l’ensemble du secteur à la (post-édition de) traduction automatique, qui a véritablement le vent en poupe ; une tendance qui ne devrait pas faiblir. D’aucuns prédisent ainsi que d’ici 2030, seuls 20% de tout le volume de traduction généré à l’échelle mondiale ne passeront pas par un moteur de traduction automatique. Une prévision que je ne partage pas personnellement et qui peut sembler excessive. 2. Les post-éditeurs de toutes générations ont parfois tendance à faire aveuglément confiance à la machine, sans doute en raison de la fluidité des traductions produites. 3. Une grande confusion subsiste quant à la technologie et à son adoption par le marché, ce qui devrait inciter les traducteurs à faire preuve d’ouverture et de pédagogie vis-à-vis des utilisateurs et des « consommateurs ». Il s’agit selon moi d’un impératif pour éviter des désillusions et des grincements de dents à l’avenir, surtout chez les clients finaux, qui voient la traduction automatique comme le Saint Graal. Bien que la NMT évolue constamment – à l’heure où j’écris ces lignes, deepL ne commet déjà plus certaines des erreurs détectées lors de l’étude de cas – je reste convaincu qu’il demeurera un simple outil d’aide à la traduction, certes très utile dans certaines circonstances, mais dont l’usage doit être réservé à des utilisateurs expérimentés, formés et avertis de ses dangers.

Guillaume Deneufbourg travaille comme traducteur indépendant EN-NL>FR depuis 2002. Titulaire d’un Master en Traduction de l’Université de Mons (Belgique), il l’est aussi d’un Master spécialisé en linguistique appliquée et traductologie (ULB, Bruxelles). Guillaume enseigne la traduction à l’Université de Mons et à l’Université de Lille depuis 2010. Résident en Belgique, à quelques kilomètres de la frontière française, il est membre de l’ATA, de la SFT et de la CBTI. Plus d’infos ici.

Pleats, Pockets and Problems: the Deceptive Ease of Fashion Translation

by Liza Tripp and Denise Jacobs

After a typical translator’s day working on dense annual reports and ponderous litigation files, fashion translation seems fun enough. What better diversion than immersing yourself in skirts and dresses?

Yet as with all well-executed translation, challenges abound. Sewing terms are technical, precise, and sometimes mysterious. There are endless variations of pleats, pockets, darts, seams, necklines, sleeves, hooks, buttonholes, and lapels. Fabric finishes also vary widely depending on textile manufacturers and whether the items are intended for haute couture or the mass market. Fashion is visual, yet translators are often faced with descriptions of pieces that have no accompanying images.

Haute couture and visionary designers often reference historical clothing styles and techniques in their creations. Max Mara even maintains a private historical fashion archive, which serves as a resource for its designers: “Fashion is a culture. Designers don’t create alone,” noted the brand’s creative designer.[i] Sometimes designs make literal references to historical items, in which case translations are best served doing the same. Indeed “les paniers” on a Junya Watanabe dress with zippered duffels at either hip are a fairly literal interpretation of the historical “panniers.”

Watanabe dress with panniers.
Photo Credit: 1stdibs
Historical dress with panniers. Photo credit: Wikimedia Commons

In other cases, historical fashions serve to spur the designer’s creativity in developing entirely new and avant-garde concepts. Consider Margiela’s use of “blouse blanche,” not a blouse at all, but a white lab coat, pointing to the highly skilled French “petites mains” who worked in haute couture ateliers.

White lab coats at Margiela.
Photo credit: Instagram

The fashion house uses the historical term and the piece itself as a jumping off point for a multitude of items in its collections. These designs have included everything from all white clothing (some of them blouses!) to head-to-toe white down comforters worn as coats, right down to the plain white labels inserted in all of its pieces. Indeed, in Margiela’s case, the historical “blouse blanche” has become a way of branding the house itself—simple, exceedingly modern, but deeply connected to the past.

White “duvet” coat at Margiela.
Photo credit: Instagram

To complicate matters further, some terms are “one-offs,” where sometimes a more literal translation is warranted. Pierre Cardin once devised a pair of pantalons à roulettes, or roller pants, with a leg finishing in a roller-skate wheel shape. Recently, there was a description for an “inside-out poodle jacquard” in a review of John Galliano’s latest collection for Maison Margiela, which turned out to be exactly as described.

Pierre Cardin’s “roller pants”
© 1971. Image used with the permission of Jean-Pascal Hesse.
The very literal “inside-out poodle jacquard.”
Photo credit: Instagram

While having a photograph of the garment or accessory is, of course, the ultimate resource, translators are often left in the dark. Technical and fashion dictionaries can be helpful starting points. From there, we have turned to designers’ websites, online videos of fashion shows (time consuming, but elucidating), reliable fashion reviews (Vogue, WWD, New York Times, BoF), blogs and sewing websites found online, as well as museum and auction house catalogues. Reaching out to fashion houses or museums is also an option, time permitting. We were delighted when a museum in Paris even sent us photographs of the back of a garment we simply could not envision for a book translation.

As always, it is essential to conduct online research meticulously, with context, linguistic register, and final audience in mind. When in doubt, we recommend relying heavily on description, so your reader can see the item in question in their mind’s eye. Sometimes leaving a term in French can be an option, a way of naming the object where you otherwise could not. Obviously, this technique should be used judiciously and thoughtfully.

Yet, perhaps due to French’s longstanding role as the lingua franca of fashion, use of French in English is sometimes de rigueur. Indeed, when translating historical books on classic couture or biographies of legendary houses or couturiers, publishers and editors even mandate that certain words should be kept in French. haute couture, atelier, petites mains, flou and tailleur are a few examples.

Nevertheless, as can be expected in fashion, change is always in the air. English suddenly abounds in French, and very much so in fashion reporting. Sometimes the terms are simply borrowed (la fashion week, les shows, le vintage, le it bag) but words cannot always be handily back-translated into English. The word “oversize” in French, for example, often equates not to our English-language conception of oversize, but to descriptions like “roomy,” “relaxed,” or “slouchy.” Perhaps translating fashion texts is so tricky because fashion itself is a language. Miuccia Prada herself has said, “What you wear is how you present yourself to the world, especially today, when human contacts are so quick. Fashion is instant language.”[ii] As translators, we present texts that can be read and absorbed in a moment. Yet how we present that language should be a detailed process using mixed research sources and a bevy of translation techniques and styles.


[i] Olsen, Kerry. “In Max Mara’s Archive, Decades of Italian History.” New York Times, September 19, 2018, link.

[ii] Galloni, Alessandra. “Interview: Fashion is how you Present Yourself to the World.” Wall Street Journal. Updated January 18, 2007, link.


Liza Tripp has been a translator of French, Italian, Spanish, and Portuguese into English for over 15 years. Much of her French and Italian work is in the luxury fashion sector. She most recently translated Martin Margiela: 1989–2009 with Denise Jacobs, which was published by Rizzoli in conjunction with a show at the Palais Galliera in Paris. She holds a BA in French translation from Barnard College, an M.Phil. from the Graduate School and University Center of the City of New York, and a French to English Certificate in Translation from NYU SCPS.
Website: www.lizatripp.com

Denise Jacobs is a French to English translator focusing on illustrated books about fashion, jewelry, art, travel, and the French lifestyle. She has an MA and M.Phil. in French literature from Columbia University. In addition to publishing more than 40 books, she has also translated several biographies, documentaries, and television news program segments. Website: www.deniserjacobs.com

L’Argot et le traducteur/interprète judiciaire

par Hélène Viglieno Conte

Introduction

Les traducteurs et interprètes judiciaires sont confrontés à de multiples niveaux de langue dans le cadre de leur profession : du registre populaire au registre soutenu, en passant par le style familier ou courant. Dans le langage populaire, nous trouvons, entre autres, l’argot. Le présent article concerne l’argot de France, mais il est bon de rappeler qu’il existe autant de langages familiers dans la langue française que de groupes sociaux et régionaux francophones.

L’argot est un thème vaste au lexique plus vaste encore. Cet article aborde les origines et les fonctions de l’argot, les types d’argot contemporains et leur provenance, les principales situations judiciaires dans lesquelles le traducteur/interprète peut être confronté à l’argot et la nécessité et la difficulté de le traduire/interpréter fidèlement. La conclusion de cet article est suivie d’une petite histoire remplie de termes argotiques liés au judiciaire.

Avant de commencer, rappelons la définition du terme « argot » selon le Larousse :

L’argot est l’ensemble des mots particuliers qu’adopte un groupe social qui veut se distinguer et/ou se protéger du reste de la société.

Origine

Le terme argot date des années 1630, le concept lui-même faisant son apparition dès le 13siècle. Les experts nous apprennent que ce langage a été créé par les malfaiteurs, c’est donc le jargon des bandits. Au 19e siècle, dans ses mémoires, l’inspecteur Rossignol écrivait :

« M. Jacob, lorsqu’il me reçut, me demanda si je parlais l’allemand. À sa place, j’aurais demandé : « Parlez-vous l’argot ? ». La langue verte est en effet la langue que doivent parler tous les inspecteurs de police. Pensez donc ! Tous les jours nous sommes en contact avec des gredins de la pire espèce qui ne disent jamais un mot de vrai français et qui, devant le comptoir des marchands de vin de la dernière catégorie, ne s’abandonnent qu’à ceux qui, familiers avec eux, ont l’air dessalé (malin), et qui s’expriment en leur langage. »

Mémoire de Rossignol

Fonction

Victor Hugo

L’argot a pour fonction première de crypter le discours de celui qui l’emploie. Les locuteurs codent leur message pour ne pas être compris des non-initiés. On retrouve donc la volonté de masquer la langue pour se protéger, comme l’affirme la définition du Larousse.
Victor Hugo — écrivain, poète, historien et philosophe français du 19e siècle — a minutieusement étudié l’argot de son époque en tant que lexique, mais également en tant que phénomène sociolinguistique. Il fut le premier écrivain à avoir la témérité de faire parler l’argot par ses personnages, ce langage étant exécré par la bonne société de son temps. Dans son formidable roman Les misérables paru en 1862, il consacre un long paragraphe au sujet et l’on ne peut que constater le lien étroit qu’il fait entre l’argot et le crime :

« Qu’est-ce que l’argot à proprement dit ? L’argot est la langue de la misère. Il y a, à l’extrémité de tous les abaissements et de toutes les infortunes, une dernière misère qui se révolte et qui se décide à entrer en lutte […] ; lutte affreuse où […] elle attaque l’ordre social à coups d’épingle par le vice et à coup de massue par le crime. Pour les besoins de cette lutte, la misère a inventé une langue de combat qui est l’argot. L’argot n’est autre chose qu’un vestiaire où la langue, ayant quelque mauvaise action à faire, se déguise. […] La voilà prête à entrer en scène et à donner au crime la réplique […]. Elle ne marche plus, elle clopine ; elle boite sur la béquille de la Cour des miracles, béquille métamorphosable en massue ; elle se nomme truanderie. […] Elle est apte à tous les rôles désormais, faite louche par le faussaire, vert-de-grisée par l’empoisonneur, charbonnée de la suie de l’incendiaire ; et le meurtrier lui met son rouge. »

Voici un exemple de la manière dont la langue se déguisait au 19e siècle : « Le grinche a r’piqué au truc en filant une pelure, mais les marchands d’lacets l’ont fabriqué. Il a été gerbé aux durs. » Pour déchiffrer cet obscur message, il faut le décortiquer terme par terme : grinche (voleur), repiquer au truc (récidiver), filer une pelure (dérober un manteau), les marchands de lacets (les gendarmes), fabriquer (piéger), gerber (condamner), les durs (les travaux forcés). Ainsi, sa traduction en français courant serait « Le voleur a récidivé en dérobant un manteau, mais les gendarmes l’ont piégé. Il a été condamné aux travaux forcés. »

L’argot d’aujourd’hui

À notre époque, on pourrait dire qu’il existe deux types d’argot. Il y a tout d’abord l’argot qui a conservé sa fonction cryptique, celui utilisé par les malfaiteurs et autres personnages de la pègre pour ne pas être compris des forces de l’ordre. D’ailleurs, dès qu’un terme argotique à fonction cryptique est déchiffré par la police, il devient obsolète ; c’est pour cela qu’il se renouvelle très vite. De nos jours, l’argot a également une fonction identitaire très prononcée. Il est façonné par des groupes sociaux qui cherchent à se différencier des autres locuteurs. La langue étant un aspect intimement lié à l’identité d’un peuple, l’argot en tant que lexique revêt une fonction identitaire particulière pour ceux qui l’emploient. Il s’agit du langage des jeunes des banlieues et des milieux défavorisés (on fait le parallèle avec Victor Hugo qui qualifiait l’argot de langue de la misère.) L’argot d’aujourd’hui est inspiré du sentiment d’exclusion ressenti par ces jeunes qui, en créant leur propre langage hermétique, peuvent à leur tour exclure ceux qui appartiennent à la société des inclus. L’argot dont la fonction est identitaire se renouvelle moins vite que celui dont la fonction est cryptique, mais il se renouvelle néanmoins, surtout lorsque l’un de ses termes se retrouve assimilé au français courant et perd donc sa nature hermétique.

Provenance

Les termes argotiques que l’on entend ou que l’on emploie aujourd’hui ont diverses provenances. Certains sont tirés du vieil argot, comme le terme feignasse déjà utilisé au 19e siècle. D’autres encore proviennent de l’immigration ; l’histoire de la France étant telle que son argot est fortement influencé par les peuples qui y ont immigré ou qu’elle a colonisés. Par exemple, le terme caïd veut dire chef en arabe, tandis que chouraver signifie voler en tzigane. Il y a également un argot propre aux régions ; un terme argotique utilisé dans un lieu géographique ne le sera pas nécessairement dans un autre. On dira barouf dans la région de Marseille alors qu’ailleurs on se contentera peut-être de dire raffut, c’est à dire tapage (bruit). Il est intéressant de noter également qu’un même terme peut avoir un sens différent selon la région dans laquelle il est employé. Quand une personne du nord-est de la France dit « J’ai les boules », elle exprime qu’elle a les chocottes (c.-à-d. peur). Alors que lorsqu’un Provençal l’utilise, il veut dire qu’il est dèg (dégoûté) ou vénère (énervé)… pas content, quoi !

De nombreux termes argotiques sont issus du verlan, un procédé qui consiste à inverser les syllabes ou encore les lettres d’un mot. On peut verlaniser des termes de français courants comme louche (chelou), fou (ouf), femme (meuf), lourd (relou), fête (teuf), pourri (ripou), etc. On peut également verlaniser des termes argotiques comme mec (kum), tronche (chetron) ou choper (pécho). Et pour bien compliquer les choses, il existe aussi des cas de double verlan : Beur (Arabe) qui a fini par donner Rebeu et meuf (femme) qui s’est transformé en feumeu. Comme nous l’avons lu dans l’introduction, le lexique de l’argot est non seulement extrêmement vaste, mais aussi en constante évolution. Il existe notamment 3 termes qui possèdent plus de 1 000 équivalents argotiques, à savoir, le mot femme (belette, caille, chnek, fatma, fatou, feum, gonzesse, greluche, grosse, loute, meuf, nana, poule, etc.), le mot argent (artiche, biff, bifton, caillasse, flouze, fraîche, fric, galette, gengen, genhar, keusse, khalis, lové, maille, naimo, neutu, oseille, patate, pépette, pèze, etc.) et enfin, l’expression faire l’amour (pour la plupart d’ailleurs vulgaires : baiser, prendre à la hussarde, chevaucher sans selle, farcir, tirer un coup, limer, ramoner, tirer sa crampe, bouillaver, etc.). On pourrait presque dire que ces trois termes rassemblent les principales préoccupations de l’humanité. 😉

Situations judiciaires

Les situations judiciaires dans lesquelles l’interprète ou le traducteur sera confronté à l’argot sont nombreuses. En fait, dès qu’un témoin « lambda » (c’est à dire une personne qui ne témoigne pas en qualité d’expert) est impliqué, nous risquons de rencontrer ce lexique. Voici les principales situations qui concernent l’interprète et le traducteur judiciaires :

  1. Les interrogatoires de police. Par exemple, un suspect qui dira : “J’veux pas aller au chtar ; j’vais balancer.” (Je ne veux pas aller en prison. Je vais parler/dénoncer.”)
  2. Les dépositions. Aux États-Unis, on enregistre les déclarations d’un témoin faites sous serment, lesquelles serviront d’éléments de preuve avant et pendant le procès. C’est bien sûr un cadre plus formel que l’interrogatoire de police, mais encore une fois, selon le témoin qui dépose, des termes argotiques sont parfois employés.
  3. Les entretiens entre un avocat et son client.
  4. Les mises sur écoute sont certainement les situations où les locuteurs seront le plus susceptibles d’utiliser de l’argot s’ils redoutent d’être espionnés. C’est l’exemple par excellence de l’argot à fonction cryptique. Ces situations concernent évidemment le traducteur qui après en avoir fait la transcription devra les traduire.
  5. Enfin, les témoignages au cours d’un procès sont également l’une des situations judiciaires où l’argot peut survenir. C’est d’ailleurs la situation la plus cruciale et la plus difficile — même si elles le sont toutes — dans laquelle l’interprète est tenu de comprendre et d’interpréter fidèlement l’argot. Nous y reviendrons.

Nécessité de traduire/interpréter fidèlement

Le traducteur/interprète judiciaire est un intermédiaire neutre entre plusieurs intervenants. Lorsqu’il transfère un message d’une langue à l’autre, il est tenu de préserver fidèlement le registre utilisé par le locuteur, aussi familier ou même vulgaire qu’il puisse être. À titre de référence, citons les codes de déontologie de l’ATA et de NAJIT :

  • It would be inappropriate to clean up objectionable language in the target language. (American Translators Association)

  • The register, style and tone of the source language should be conserved.
    (National Association of Judiciary Interpreters and Translators)

Pourquoi est-il nécessaire — et même essentiel — de préserver le registre de langue employé par un locuteur, tout particulièrement pendant que l’on interprète un témoignage au cours d’un procès ? Réponse : les jurés. Les jurés sont chargés de prononcer un verdict au terme du procès et, pour ce faire, ils s’appuient sur les différents éléments — et donc les témoignages — qui leur sont présentés pendant les audiences. Aux États-Unis, lorsqu’un interprète est présent, le juge ordonne aux jurés de ne pas prendre en compte le message source (même s’ils le comprennent), mais uniquement l’interprétation qui leur est fournie.

The Bilingual Courtroom

Dans le livre The Bilingual Courtroom : Court Interpreters in the Judicial Process (Susan Berk-Seligson) on apprend que, d’après les études expérimentales menées, un témoin qui s’exprime poliment et correctement est davantage crédible aux yeux d’un jury qu’un témoin qui utilise un registre de langue très familier (dont l’argot). Effectivement, les jurés sont des personnes comme tout un chacun, avec des systèmes de croyances et des préjugés. C’est pourquoi, un témoin qui dit : « Ché pas…. Il m’a dit d’aller chercher les valoches. Fallait qu’on s’casse vite. » aura un autre impact en termes de crédibilité que celui qui dit : « Je ne sais pas, madame. Il m’a dit d’aller chercher les valises. Il fallait qu’on parte vite. »

L’interprète judiciaire est un puissant filtre par lequel passent les paroles du témoin. Il a donc une grande influence sur la manière dont le témoignage en question sera perçu. Si l’interprète judiciaire a la tâche d’assurer une présence linguistique à l’accusé et à certains témoins, rappelons que son rôle premier est de participer à une administration équitable de la Justice. Il n’est là ni pour avantager ni pour désavantager le locuteur et doit veiller à être aussi transparent et fidèle au message source que possible. Il est essentiel qu’un témoin ou qu’un accusé dont le message passe par un interprète soit sur le même pied d’égalité que celui qui s’exprime dans la langue natale des jurés ; ce « pied d’égalité » étant un concept clé. Un interprète qui élève ou abaisse le niveau de langue d’un témoin altère la perception qui se serait formée dans l’esprit des jurés sans la présence d’un interprète, avantageant ou désavantageant ainsi le témoin et influençant l’issue du procès.

Difficulté de traduire/interpréter fidèlement

Cette mission peut parfois sembler impossible, car le lexique de l’argot est vaste, méconnu et en constante évolution. De plus, il ne possède pas nécessairement d’équivalents d’une langue à l’autre (ex. : valoche) et il est parfois issu d’une culture propre (ex. : la veuve = la guillotine, the hot seat = the electric chair). Et lorsqu’un équivalent existe, on constate parfois que son registre n’est pas assez familier ou l’est trop.

Pour contourner ces obstacles, le traducteur a l’avantage de pouvoir faire des recherches, mais dans de nombreux cas (ex. mises sur écoute), il ne peut pas demander des éclaircissements au locuteur. Tandis que l’interprète peut poser des questions directement au locuteur, mais n’a pas le luxe de faire des recherches. C’est pourquoi les interprètes et les traducteurs judiciaires doivent constamment se familiariser avec le lexique argotique (en regardant des séries/films policiers ou documentaires judiciaires, en lisant des polards, en écoutant des émissions de radio, etc.). Pour rester avertis, ils doivent en faire un exercice régulier.

Pour surmonter l’absence d’un équivalent, une petite acrobatie mentale peut se révéler utile. En effet, il faut parfois transférer la familiarité d’un terme dans la langue source sur un autre terme dans la langue cible : « Il m’a dit d’aller chercher les valoches » devient « He told me to go grab the bags ». L’interprète, qui n’a pas le luxe du temps comme le traducteur, doit parfois recourir à un procédé plus simple pour abaisser le registre lorsqu’il ne connaît pas l’équivalent (ou que ce dernier ne lui vient pas à l’esprit). Ainsi, il pourra utiliser certaines expressions anglaise telles que darn, goddamn, freaking ou fucking et, inversement, des expressions françaises comme foutue ou putain de… Attention ! Ce procédé est à utiliser avec grande prudence pour ne pas faire tort au message source.

Conclusion

Pendant notre excursion dans le monde de l’argot, nous avons constaté que ses origines sont directement reliées au monde du crime et que — l’un n’allant pas sans l’autre — ce langage participe donc du domaine judiciaire. En raison de son lexique extrêmement vaste, parfois méconnu et en constante évolution, l’argot présente un défi conséquent au traducteur ou interprète judiciaire qui, d’un point de vue déontologique, est tenu de le reproduire aussi fidèlement que possible dans la langue cible, tout particulièrement en situation de procès afin de ne pas influencer l’issue des audiences. Pour ce faire, le traducteur/interprète judiciaire fera appel à divers procédés pour garantir l’exactitude de sa traduction ou de son interprétation. Une bonne dose de curiosité, l’envie d’apprendre et le respect de la déontologie sont tout autant de qualités professionnelles dont le traducteur ou l’interprète judiciaire peut difficilement se passer lorsqu’il est confronté au défi de l’argot.

Bonus

Petit conte moderne à déchiffrer :

« L’était une fois un proxo qui f’sait tapiner les greluches de son tiécar. Y s’prenait pour un caïd avec son brelic ; zarma il avait même dézingué une tepu qui avait essayé de l’carotter. Mais y s’est fait lanceba aux schmitts par un poukav, alors y s’est carapaté. Y s’est planqué pour pas s’faire gauler. L’a quand même plongé : les condés l’ont filoché et y s’est fait coffrer. On lui a mis les gourmettes et y sont partis à KFC. Z’ont trouvé d’la beuh et du keukra sur lui. Y zavaient assez d’biscuit pour l’envoyer aux assiettes et l’foutre au gnouf. »

[Traduction en français courant : Il était une fois un proxénète qui prostituait les filles de son quartier. Il se prenait pour un chef avec son pistolet ; soi-disant il avait même tué une prostituée/pute qui avait essayé de l’arnaquer. Mais il s’est fait dénoncer à la police par un indicateur, alors il a fui. Il s’est caché pour ne pas se faire prendre. Il est quand même allé en prison : les policiers l’ont pris en filature et il s’est fait arrêter. On lui a mis les menottes et ils sont partis au commissariat. Ils ont trouvé de l’herbe et du crack sur lui. Ils avaient assez de preuves pour l’envoyer en cour d’assises et l’incarcérer.]

Hélène Viglieno Conte est une traductrice certifiée par l’American Translators Association (ATA) dans la combinaison de langues anglais>français. Elle intègre la profession en 2006 et se spécialise dans les domaines judiciaires, médicaux et techniques. Elle est également interprète judiciaire certifiée par les Cours suprêmes de l’Ohio, du Kentucky et de l’Indiana. Hélène fait actuellement partie de la petite équipe de traducteurs AN>FR minutieusement sélectionnés qui collaborent avec le Département d’État des États-Unis. Active dans la profession au niveau local, elle occupe le poste de présidente de la Northeast Ohio Translators Association, un chapitre de l’ATA. Originaire du Sud de la France, Hélène vit aux États-Unis depuis plus de 20 ans et réside actuellement dans le nord-est de l’Ohio.

www.translation-interpreting.com

Traduction rédactionnelle : repenser les partis-pris, oser le naturel

« Challenging Assumptions: Avoid a Stilted Style »

Invité à endosser un rôle de rédacteur, le traducteur ne saurait se cantonner dans la littéralité. C’est l’appel à l’action qu’a lancé Marc Lambert, traducteur-réviseur à CPA Canada (Montréal) aux congressistes de l’ATA, réunis à La Nouvelle-Orléans en octobre 2018. 

Par Marc Lambert

Rester traducteur, prudemment, ou devenir rédacteur ? Voilà la question que j’ai posée au dernier rendez-vous de l’ATA à La Nouvelle-Orléans, en octobre 2018. J’y proposais de jeter aux orties la méthode classique, qui veut qu’on se plie aux contraintes d’un suivi attentif – voire maniaque – de la syntaxe de départ, de l’ordre des idées, des moindres détails de l’original. Je nous invitais tous à plutôt prendre du recul afin d’aborder le travail sous l’angle de l’adaptation notionnelle, conceptuelle, en situation de communication.

Bref, là où le contexte l’autorise, repensons la démarche et osons l’optique rédactionnelle. Un geste qui passe par une prise de risque. Il faut s’approprier le texte, se dire : si j’avais moi-même eu à formuler ce message, dans ma propre langue, dans ce contexte, qu’aurais-je écrit? Quels éléments aurais-je ajoutés, retranchés? Comment m’y serais-je pris pour exprimer l’essentiel, sans tourner autour du mot, pour convaincre, renseigner, mobiliser?

Je vous propose ici de passer en revue trois exemples. Je vous soumets un fragment anglais, suivi d’une traduction correcte et fidèle. C’est déjà quelque chose, direz-vous. Quoique. Et le rythme, la fluidité, la vigueur? J’ai donc remanié la version d’origine pour viser la concision, l’allégement, la fonctionnalité.

Voyons le premier cas problème. Pour « New Study Shows Entrepreneurs Are at Risk of Fraud », on lisait : « Une nouvelle étude montre que les entrepreneurs risquent d’être victimes de fraude ». Traduction impeccable, qui saura réjouir les insomniaques, charmés par sa verbosité soporifique. C’est un titre d’article ! Tout de même. Alors, plongeons : « Fraude : l’entrepreneur, proie facile ». Et de un.

Aventurons-nous dans un autre registre : « During your stay in Boston, we will be here to help you with any needs, concerns or questions you might have. » Vite, sortons nos dictionnaires. Appliquons-nous, crispés sur notre clavier : « Pendant votre séjour à Boston, nous serons là pour vous aider en cas de besoin ou pour répondre à vos préoccupations ou questions. » Soupir. Entre superflu et superfétatoire, mon cœur balance. Faut-il vraiment en dire autant? Proposons : « Pendant votre séjour, nous serons à votre entière disposition. » C’est largement suffisant. Et de deux.

Pour conclure : « Out of a job? Job seekers need to learn how to be innovative and creative, and think outside the box. » Derechef, pusillanimes, on colle, on courbe l’échine, on s’asservit : « Vous êtes à la recherche d’un travail? Les demandeurs d’emploi doivent apprendre à faire preuve d’innovation et de créativité, et savoir sortir des sentiers battus. » Il faut de l’inspiration, du talent, que dis-je, du génie pour réussir à délayer autant. Biffons, raturons sans merci : « En recherche d’emploi? Innovez, sortez des sentiers battus. » Et de trois.

En conclusion, je suis convaincu que vous aurez trouvé l’exercice salutaire, pour redécouvrir la rédactrice – le rédacteur – qui sommeille en vous, histoire de mieux vous outiller. Arrêtez, je sais, nous n’aurons pas toujours la latitude voulue pour prendre un libre envol, bridés sous le carcan de mille et une nécessités. Mais je nous invite quand même à oser. Et à repartir, la plume légère, pour éviter lourdeurs et maladresses.

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Marc Lambert est traducteur-réviseur à CPA Canada (Comptables professionnels agréés du Canada) à Montréal (Québec). Il enseigne à l’école Magistrad et a participé aux congrès « On traduit à… » (Canada, France, Royaume-Uni).